Consistance cognitive et dimension symbolique du langage : pensée, ineffable et actes de langage

Philosophie et éthiqueMis à jour le 7,28 KB

Résumé

Ce document étudie le rapport entre langage et pensée : comment les mots fixent et constituent la pensée, pourquoi certaines expériences restent ineffables, puis comment le langage est symbolique et peut agir sur le monde. Il s'appuie sur les idées de Hobbes, Benveniste, Austin et sur la notion d'énoncé performatif.

Points clés

  • Pour le sujet parlant, le signe semble coïncider avec la réalité, alors que le lien entre mot et chose est arbitraire.
  • Pour Hobbes, la fonction première du langage est de fixer les pensées afin de pouvoir s'en souvenir et les enrichir.
  • Pour Benveniste, la forme linguistique est la condition de réalisation de la pensée : on ne peut pas penser sans formuler par des mots.
  • L'ineffable désigne les pensées (sentiments, expériences extrêmes) que le langage, qui est général, ne peut saisir dans leur singularité.
  • Le langage permet l'ironie, le double sens et les sous-entendus, qui jouent sur l'écart entre les mots et le message.
  • Selon Austin, les énoncés performatifs accomplissent une action (ex. « Oui, je le veux »), contrairement aux énoncés constatifs qui décrivent un état de choses.
  • Un énoncé performatif n'est ni vrai ni faux mais obéit à des conditions de réussite (par exemple la sincérité d'une promesse).

Testez-vous

Consistance cognitive du langage

On utilise des mots pour exprimer le réel, en dépit de leur caractère arbitraire. Pour le sujet parlant, il y a, entre la langue et la réalité, une adéquation complète : le signe recouvre et commande la réalité; mieux, il est cette réalité. Lorsque l'on étudie le langage, il est possible de mettre en évidence une distance entre les mots et ce qu'ils expriment. En revanche, du point de vue de l'utilisateur de la langue, cet écart entre le mot et la chose disparaît : le langage coïncide alors avec la réalité.

Il est donc possible de souligner que les mots eux-mêmes n'ont de sens que parce qu'ils se rapportent à des pensées. Autrement dit, s'ils signifient quelque chose, c'est parce qu'ils sont compris, voire interprétés, par une conscience qui leur donne du sens. D'une part, c'est parce que celui qui parle veut dire quelque chose que les mots qu'il emploie ont du sens. D'autre part, c'est parce que celui qui écoute peut investir de sens les mots qu'il entend qu'il les comprend. On le voit : en dépit du lien arbitraire entre un mot et une idée, le mot n'a de sens, n'est compréhensible pour un individu que dans la mesure où il fait signe vers une idée, donc dans la mesure où il exprime une pensée.

Le langage comme support de la pensée

Le langage pour fixer la pensée

Si le langage est un système de signes liant entre eux des mots et des idées et qui « fait sens » pour un sujet, il importe de s'interroger sur le rôle que joue le langage dans l'élaboration de la pensée. Le philosophe anglais Thomas Hobbes s'est intéressé à cette question. Le premier usage des dénominations est de servir de marques ou de notes en vue de la réminiscence.

Pour Hobbes, la fonction première du langage est donc de fixer les pensées afin de pouvoir les réutiliser, mais aussi de les enrichir. Les mots ont pour fonction de servir de repères afin que nous puissions nous rappeler nos propres pensées. En effet, sans le langage qui permet de les fixer, nos pensées tomberaient sans cesse dans l'oubli au moment même où elles apparaissent. En ce sens, il serait impossible de leur donner une forme stable. Le langage nous permet donc de donner une forme fixe à la pensée : c'est grâce à lui qu'il nous est possible de nous souvenir de ce que nous avons pensé.

Le langage comme matériau premier pour élaborer une pensée

Si les mots permettent de fixer les idées, il est possible d'imaginer que la pensée ne saurait exister si elle ne pouvait s'exprimer dans la forme du langage. Autrement, les pensées seraient insaisissables, n'auraient pas de forme, si le langage n'intervenait pas. C'est ce que souligne Émile Benveniste. La pensée se réduit sinon exactement à rien, en tout cas à quelque chose de si vague et de si indifférencié que nous n'avons aucun moyen de l'appréhender comme « contenu » distinct de la forme que le langage lui confère.

La forme linguistique est donc non seulement la condition de transmissibilité, mais d'abord la condition de réalisation de la pensée. Autrement dit, on ne pourrait pas penser quelque chose sans le formuler par des mots. Le langage ne ferait pas qu'exprimer la pensée : il la constituerait. De ce point de vue, croire qu'une pensée ne peut être exprimée par le langage serait en réalité le signe d'une indétermination de cette idée. Les mots seraient donc toujours clairs : seule la pensée peut n'être pas assez précise pour pouvoir être traduite en langage. Ainsi, loin de ne constituer qu'un outil permettant d'exprimer nos pensées, le langage serait le matériau même au sein duquel toute pensée peut exister.

L'ineffable : pensées intraduisibles par le langage

Si la pensée semble bien ne pouvoir s'exprimer qu'à travers le langage, il est possible de se demander si tout ce qui existe, tout ce qui est pensé, peut être adéquatement exprimé par le langage. Certaines choses sont difficiles à exprimer. C'est le cas dans le domaine des sentiments. C'est également le cas lorsqu'on dit qu'il n'y a pas de mots pour exprimer l'inconcevable (un acte, une situation d'une horreur extrême). C'est ce que l'on appelle l'indicible.

Alors que la réalité est toujours singulière, unique, les mots sont communs : ils permettent de désigner génériquement une chose. En ce sens, ils sont toujours trop généraux pour pouvoir rendre compte du caractère singulier d'une chose, et en particulier des pensées d'un individu. C'est pourquoi, selon lui, les formes les plus profondes de la pensée sont ineffables : on ne peut les saisir que par une intuition non discursive, c'est‑à‑dire que l'on ne peut les percevoir qu'immédiatement, sans la médiation du langage.

Dimension symbolique du langage

Richesse du langage

Le langage est d'une richesse infinie. C'est justement parce que le rapport n'est pas toujours évident entre les mots et leur signification que l'on peut jouer avec le langage, en créant des décalages entre les mots et le vrai message. On peut par exemple utiliser :

  • l'ironie, qui consiste à formuler un énoncé qui en signifie réellement un autre ;
  • le double sens, qui confère à un énoncé une double signification, par exemple au sens littéral et au sens figuré ;
  • les sous-entendus, c'est‑à‑dire des énoncés dont il faut déduire l'implicite.

L'extrême variété des usages possibles du langage permet donc à l'inventivité de s'exprimer.

Parole créatrice et actes de langage

Par ailleurs, le langage fait plus que transmettre ou énoncer une idée : on peut dire que la parole est créatrice et permet d'agir. En effet, le langage a une force qui permet au locuteur d'avoir des effets sur le monde extérieur : c'est la signification de l'expression « acte de langage ». Un acte de langage est un moyen mis en œuvre par un locuteur pour agir sur son environnement par ses mots : il cherche à informer, inciter, demander, ou encore convaincre.

Ainsi, la promesse est un acte de langage : elle a des effets sur le monde, elle accomplit quelque chose. Il y a donc des énoncés qui, au lieu de rapporter un événement, constituent eux-mêmes l'événement qu'ils désignent. Ce type d'énoncés, le philosophe John Austin les appelle « énoncés performatifs ». Un énoncé performatif est un énoncé qui fait advenir quelque chose. Les performatifs s'opposent aux énoncés constatifs, qui, eux, se contentent de rapporter un état de choses.

Par exemple, lorsqu'une personne, à la mairie ou à l'autel, dit « Oui, je le veux », elle ne fait pas que rapporter un mariage : elle se marie. De même, lorsqu'on dit « Je baptise ce bateau le Queen Elisabeth », comme on le fait en brisant une bouteille contre la coque d'un bateau, on ne décrit pas seulement quelque chose ou une situation : l'énoncé réalise par lui-même une action.

L'énoncé performatif n'est ni vrai ni faux : il obéit à d'autres critères. Enfin, une promesse qui n'est pas sincère sera sans effet. Il y a donc bien un pouvoir des mots, qui consiste à réaliser des actions par le simple fait de prononcer une parole. Toutefois, ce pouvoir n'est pas absolu : pour être effectif, il doit répondre à des conditions spécifiques.

Télécharger

PDF Word HTML

Questions fréquentes

Que signifie l'ineffable dans le langage ?

L'ineffable désigne les pensées qui ne peuvent pas être exprimées par le langage. Les mots étant communs et généraux, ils ne rendent pas compte de la singularité de certaines expériences, comme les sentiments, et ces formes profondes de la pensée ne peuvent être saisies que par une intuition non discursive.

Qu'est-ce qu'un énoncé performatif selon Austin ?

Un énoncé performatif est un énoncé qui accomplit une action par le fait même de être prononcé, comme promettre ou baptiser. Il s'oppose à l'énoncé constatif, qui se contente de rapporter un état de choses.

Quel est le rôle du langage selon Hobbes ?

Pour Hobbes, la fonction première du langage est de servir de marques ou de repères pour fixer les pensées, afin de pouvoir s'en rappeler et de les enrichir. Sans lui, nos pensées tomberaient dans l'oubli.

Testez-vous

Fiches de révision

Cliquez sur une fiche pour voir la réponse.

Test

1. Selon Hobbes, quelle est la fonction première du langage ?
2. Pour Benveniste, que constitue le langage par rapport à la pensée ?
3. Pourquoi certaines pensées sont-elles dites ineffables ?
4. Quelle figure consiste à formuler un énoncé qui signifie réellement un autre ?
5. Quelle affirmation correspond à la thèse d'Austin sur les énoncés performatifs ?
6. Pourquoi une promesse insincère est-elle sans effet ?

Questions générées par IA à partir du document : vérifiez les réponses avec le texte.