Analyse de la scène de la scierie dans Le Rouge et le Noir

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Analyse linéaire 7

Introduction

Dans Le Rouge et le Noir, publié en 1830, Stendhal dresse le portrait d’un jeune homme ambitieux, Julien Sorel, né dans un milieu populaire mais animé d’un profond désir d’ascension sociale.

Très tôt, le roman montre que Julien ne ressemble ni à son père ni à ses frères : là où eux se consacrent au travail manuel, lui se passionne pour la lecture, les livres, et rêve d’un autre avenir.

Cette différence devient source de conflit, notamment dans la scène que nous allons analyser.

Ce passage, situé au début du roman, met en scène un épisode de tension familiale, lorsque Julien est surpris en train de lire au lieu de surveiller la scie. Son père, furieux, le frappe violemment et jette son livre, marquant symboliquement le rejet de son rêve.

Je vais maintenant procéder à la lecture de l’extrait.

Nous pouvons alors nous demander : comment cet extrait illustre-t-il l’opposition profonde entre Julien et les autres membres de sa famille, en particulier son père ?

Pour y répondre, nous étudierons deux axes principaux :

  • La mise en scène du milieu social de la famille ;
  • L’antagonisme entre Julien et son père.

Mouvement 1 : Le milieu social de la famille

Dès la première ligne, le cadre ouvrier est posé avec le mot « usine ».

Le père Sorel est montré comme un homme autoritaire et puissant : il appelle Julien avec « sa voix de stentor », une expression qui renvoie à un guerrier grec réputé pour sa voix puissante.

Pourtant, « personne ne répondit ». Julien reste sourd à l’appel de son père : l’opposition commence ici.

Les frères, eux, sont décrits comme des « espèces de géants », armés de « lourdes haches ». Leur travail est précis et maîtrisé : « chaque coup de leur hache en séparait des copeaux énormes ».

Leur gestuelle répétitive et mécanique évoque presque des machines : Stendhal semble vouloir les comparer à des robots obéissants, soumis à leur fonction.

Ils ne sont pas individualisés, contrairement à Julien : on parle d’« aînés », d’un groupe. Ils incarnent le modèle attendu dans cette famille ouvrière.

Le lieu se précise ensuite avec « le hangar » et « la scie ».

Le père « se dirigea » et « chercha », des verbes au passé simple qui soulignent son autorité et son mouvement dans l'espace.

Julien, lui, n’est pas à sa place. Il est « à cinq ou six pieds plus haut », « à cheval sur une des pièces de la toiture ».

Cette hauteur est symbolique : il est au-dessus du reste, comme s’il cherchait à s’élever. Cela s’oppose à « la place qu’il aurait dû occuper », en bas, auprès des siens.

Enfin, la phrase « Julien lisait », placée en rejet après la virgule, marque une forte rupture. Là où les autres travaillent physiquement, lui est absorbé par les livres. Cela confirme son décalage total avec sa famille.

Mouvement 2 : L'antagonisme entre Julien et son père

Le père Sorel est décrit comme « antipathique », et il « ne sait pas lire lui-même ». Cela explique en partie sa haine de la lecture, qu’il juge « odieuse ».

Il n’a aucun accès au monde intellectuel de Julien et ne cherche pas à le comprendre.

La violence est son mode d’expression :

  • Il jette « d’un coup violent » le livre de Julien dans le ruisseau, comme pour détruire symboliquement ce qui distingue son fils.
  • Il lui donne ensuite un autre « coup violent, sur la tête, en forme de calotte ». Ce geste est une humiliation, une manière brutale de le rabaisser.

Les paroles du père sont tout aussi rudes :

« Eh bien, paresseux ! tu liras donc toujours tes maudits livres ? »

L’insulte « paresseux » et l’adjectif « maudits » montrent son rejet total du goût de Julien pour la lecture.

Il continue : « Lis-les le soir, quand tu vas perdre ton temps chez le curé ».

Cette remarque renforce la critique du père : pour lui, la lecture et la religion sont inutiles, voire néfastes.

Son langage est familier, direct, sans nuance : « liras », « lis-les », « à la bonne heure ».

Il n’a pas les mots pour exprimer des idées complexes, contrairement à Julien.

Fin du passage : La souffrance de Julien

Julien est décrit comme étant « d’une taille mince », en opposition avec ses frères robustes. Ce contraste physique est une métaphore de sa différence intellectuelle et morale.

Le champ lexical de la violence s’intensifie : « étourdi », « sanglant », « larmes aux yeux », « douleur physique ».

Le registre devient tragique et suscite l’empathie du lecteur.

Mais ce qui fait le plus souffrir Julien, ce n’est pas le coup :

« moins à cause de la douleur physique que pour la perte de son livre qu’il adorait. »

Ce livre représente bien plus qu’un objet : il incarne ses rêves, son idéal, son échappatoire.

Il retourne ensuite « à côté de la scie », reprenant symboliquement sa place dans le monde ouvrier. C’est une chute brutale, un retour à la réalité.

Le langage du père reste approximatif : « la scie » au lieu de « la scierie », ou encore des expressions mal construites.

Cela accentue l’écart culturel entre Julien et son père.

Conclusion

Ce passage met en évidence une opposition fondamentale entre Julien et sa famille, en particulier son père.

Julien, jeune homme sensible et passionné par la lecture, s’oppose à un père autoritaire, ancré dans le travail manuel et méprisant la culture.

La scène, marquée par la violence physique et verbale, révèle déjà la fêlure entre deux mondes que tout oppose.

Ouverture

Ce conflit avec son père préfigure le combat intérieur que Julien mènera tout au long du roman : tenter d’échapper à son origine modeste pour atteindre une position sociale plus élevée.

Entre ambition, intelligence et rage de s’élever, il devra sans cesse lutter contre les barrières imposées par sa naissance.

Comme dans Germinal de Zola ou L’Éducation sentimentale de Flaubert, la littérature réaliste montre à quel point le milieu d’origine peut être un frein à l’émancipation.

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