Crise politique espagnole et dictature (1902–1926)
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Règne d'Alphonse XIII : crise politique permanente
En 1902, Alphonse XIII est déclaré majeur, mettant fin à la régence de María Cristina. Jusque-là, le système canoviste (le turno) avait permis une certaine stabilité. Toutefois, pendant le règne d'Alphonse XIII, l'Espagne vit dans un état de crise politique permanente. La mort de Cánovas (1897) et de Sagasta (1903) a conduit à un changement qui correspond à une lutte interne pour le leadership : cela a affaibli la position des élites et facilité l'émergence de nouveaux partis (socialistes, républicains et nationalistes). Le système turnista s'est trouvé mis à mal, entraînant son appauvrissement et la montée de l'opposition en dehors du système.
À la crise politique s'ajoutait un climat social de plus en plus violent, causé par la lutte entre syndicats et employeurs, et un mécontentement grandissant dans l'armée après la catastrophe de 1898 et les échecs au Maroc, que beaucoup imputaient aux politiciens. Entre 1902 et 1909 se produisent les premières tentatives de révisionnisme politique, visant à réformer le système « par le haut ». La catastrophe de 1898 avait fait résonner la voix de la régénération, portée notamment par Joaquín Costa et d'autres critiques qui décrivaient le système comme malade et dégénéré, et qui appelaient à une régénération morale de la vie politique, en mettant fin au despotisme et à la fraude électorale.
Après l'assassinat de Cánovas, Francisco Silvela devint un défenseur des thèses révisionnistes à la tête du Parti conservateur. Silvela forma plusieurs gouvernements et tenta d'éradiquer la corruption dans le système, mais il ne toucha pas aux intérêts enracinés, même au sein de son propre parti, et quitta la politique en 1903, cédant la place à un nouveau leader conservateur, Antonio Maura. Même Antonio Maura n'obtint pas de meilleurs résultats : il aggravera parfois la crise par son attitude autoritaire et son refus de quitter le pouvoir avec les libéraux, prétextant des alliances républicaines de ses adversaires.
La Semaine tragique de Barcelone (1909)
Le déclenchement de la Semaine tragique à Barcelone en 1909 a accéléré la crise. Depuis la Conférence d'Algésiras en 1906, l'Espagne exerçait un protectorat sur le nord du Maroc. En 1909, certaines tribus kabyles autour de Melilla attaquèrent des ouvriers travaillant pour des entreprises espagnoles et Maura décida d'envoyer des troupes. Mais, au lieu d'envoyer principalement des réservistes d'Andalousie, il profita de l'occasion pour tester un plan de mobilisation des réservistes et ordonna l'inscription de ceux-ci à Madrid et à Barcelone (10 juillet).
Dans ce contexte, socialistes et républicains promurent une action commune contre l'envoi de réservistes à la campagne du Maroc (les réservistes de 1903 et 1904 appartenaient souvent à la classe ouvrière, puisque les riches se faisaient remplacer moyennant des frais). Les protestations furent ignorées par le gouvernement de Maura et, lorsque les troupes arrivèrent à Barcelone, commencèrent les incidents (18 juillet). De son côté, l'organisation Solidaridad Obrera, de caractère anarchiste, appela à la grève générale le 26 juillet, laquelle fut suivie par des travailleurs d'autres organisations (UGT). Le manque d'organisation fit que la grève fut principalement suivie à Barcelone.
Le gouverneur déclara l'état de guerre civile et la violence se répandit, échappant aux organisateurs (le 27 juillet on fit état d'une catastrophe au Barranco del Lobo) : barricades, renversement des tramways, incendies de couvents, affrontements entre policiers et grévistes. Pendant trois jours, la ville, isolée de l'extérieur, fut le théâtre de combats de rue qui ne cessèrent que lorsque la situation revint progressivement à la normale. Bilan : plus de 100 tués, 300 blessés, près d'une centaine de bâtiments détruits (en particulier des monastères) et de nombreux dégâts matériels.
Suit une répression sévère : arrestations, poursuites et condamnations à mort. L'exécution, sans preuves et après une procédure très irrégulière, du fondateur de l'École moderne Francisco Ferrer Guardia — visant à donner une leçon en frappant la figure du leader anarchiste et pédagogue — suscita d'importantes protestations en Espagne et à l'étranger, qui provoquèrent finalement la chute du gouvernement de Maura.
Entre 1909 et 1917, la crise persista, marquée par l'incapacité des partis traditionnels à y remédier. Un libéral, Canalejas, tenta lui aussi la régénération, mais son assassinat par un anarchiste en 1912 laissa les libéraux sans leader. Le roi fit alors appel au conservateur Eduardo Dato, mais une partie des conservateurs n'accepta pas ce leadership et, dirigée par les partisans de Maura (les mauristes), elle divisa le parti conservateur.
La dictature de Primo de Rivera
La dictature de Primo de Rivera : En 1923, la société espagnole et la vie politique étaient dans une crise insoutenable qui traînait depuis 1917. Le 13 septembre, le capitaine général de Catalogne, Miguel Primo de Rivera, proclama l'état de guerre. Le gouvernement démissionna et le roi remit le pouvoir aux rebelles, consommant le coup d'État, qui fut accueilli favorablement par une partie importante de l'opinion publique. Primo de Rivera s'adressa à la nation pour annoncer l'instauration d'un nouveau système, provisoirement aux mains de l'armée.
Contrairement aux coups d'État traditionnels du siècle précédent, celui-ci ne visait pas seulement à changer le gouvernement mais à construire un régime stable : une dictature accusant les politiciens des partis traditionnels de tous les maux, proclamant son intention de supprimer les élections et le Parlement. Il ne s'agissait pas d'un ordre nouveau de type totalitaire à la manière du fascisme : les idées de Primo de Rivera sur les problèmes sociaux et politiques restaient simples ; il prônait l'ordre et des gouvernements « forts ». Après la dissolution de la Junte militaire, tribunaux militaires furent formés, présidés par Miguel Primo de Rivera, qui bénéficia du soutien du roi dans toutes ses résolutions. La réaction populaire fut favorable, ou du moins passive, beaucoup pensant qu'il mettrait fin à un système incapable de résoudre les problèmes du pays.
En 1924, il créa le parti de l'Union Patriotique, par lequel Primo de Rivera tenta de rassembler les politiciens favorables au nouveau régime afin de revenir progressivement au pouvoir civil. Ce n'était pas un parti unique à la manière du fascisme italien, puisque les autres partis n'avaient pas été illégalement supprimés. Le Directoire militaire fut remplacé en décembre 1925 par un Directoire civil, chargeant un gouvernement composé d'anciens membres de l'Union Patriotique — un exécutif approuvé par le peuple via un plébiscite. En 1927, il convoqua une assemblée nationale consultative chargée de préparer, par étapes, une législation générale destinée au retour à la normale. En 1928, l'assemblée se réunit, mais aucun accord ne put être trouvé entre ses membres sur les dispositions constitutionnelles à retenir pour l'avenir du pays. En bref, c'est l'incapacité du régime à définir un projet politique stable qui ruina la dictature.
Priorités et succès de la dictature
Sur le plan institutionnel, au fil des ans, la dictature concentra ses efforts sur la résolution des problèmes les plus urgents, ce qui justifiait en partie son accession au pouvoir : notamment la question du Maroc. L'une de ses priorités fut d'affronter les conséquences de la catastrophe de 1898 et de résoudre la guerre au Maroc. Primo de Rivera préconisait le retrait des troupes des zones récemment conquises, en contradiction avec l'avis majoritaire de l'armée. En 1924, il ordonna le début du retrait, une opération qui coûta de nombreuses victimes, notamment lors des attaques dans le Rif.
Face à l'offensive d'Abd el‑Krim, la victoire apparente de celui-ci entraîna une réaction internationale : la collaboration militaire franco-espagnole permit une opération commune. Les troupes espagnoles débarquèrent à la baie d'Al Hoceima (Alhucemas) pendant que les Français attaquaient dans les montagnes près de Fès. Le chef rifain fut capturé et remis aux autorités françaises. La paix internationale fut rétablie en 1926. Ce succès militaire fut le plus important de la dictature et prolongea sa durée au-delà des attentes initiales.