Les désamortissements en Espagne au XIXe siècle
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Le désamortissement de Mendizábal (1836)
Le décret de février 1836 a établi les principes et les mécanismes du désamortissement, visant à réduire la dette publique. Il déclarait la mise en vente de tous les biens des ordres religieux, qui ne pouvaient être acquis que par des nationaux. Entre autres dispositions, le décret fixait dans son article 3 la vente aux enchères publiques comme méthode standard pour les aliénations, après une évaluation préalable. L'article 10 autorisait le paiement en numéraire ou en titres de la dette publique pour leur pleine valeur nominale.
Au total, entre 1836 et 1844, des propriétés d'une valeur de 3,274 milliards de réaux furent vendues. 62 % des propriétés de l'Église furent ainsi aliénées, concernant en premier lieu le clergé régulier (terres, maisons, monastères et couvents avec tous leurs biens) puis le clergé séculier (cathédrales et églises en général).
Les biens étaient évalués par des experts des Finances et vendus aux enchères, atteignant en moyenne une offre de 220 % supérieure au prix de départ. Ces offres furent monopolisées par les investisseurs bourgeois, car ils étaient les seuls à disposer des liquidités nécessaires et savaient comment influencer et contrôler les enchères. L'achat représentait une excellente affaire : seulement 20 % du montant était payé en espèces, le reste étant payable à terme. De plus, le remboursement de la dette à sa valeur nominale était accepté. Comme ces titres étaient très dévalués sur le marché, les acheter en bourse pour ensuite payer les biens constituait une aubaine pour l'acquéreur.
La pause de la Décennie modérée (1844-1854)
Le processus de désamortissement fut paralysé durant la Décennie modérée, période pendant laquelle très peu de biens ecclésiastiques supplémentaires furent nationalisés.
Le désamortissement général de Madoz (1855)
Le second grand désamortissement fut lancé avec le retour des progressistes au pouvoir (1854-1856), suite à un coup d'État militaire. C'était le seul remède possible face aux restrictions imposées par la loi électorale de 1846 et par la Couronne, qui ne leur accordait jamais sa confiance pour gouverner.
La loi Madoz, ou « loi de désamortissement général » du 1er mai 1855, a constitué l'étape la plus importante et la dernière de cette vaste opération de liquidation. On l'a qualifiée de « désamortissement général » car elle ne concernait plus seulement les biens de l'Église, mais tous les biens de mainmorte : ceux appartenant à l'État, aux municipalités, et en général, tous les actifs qui n'avaient pas encore été désamortis.
L'objectif était donc de compléter le processus initié par le désamortissement de Mendizábal en 1836. La loi était destinée, comme l'indiquait son préambule, à provoquer « une révolution fondamentale dans le mode de vie de la nation espagnole ». Dans ce contexte, la vente des biens de mainmorte qui n'avaient pas été touchés par les désamortissements précédents fut déclarée. Parmi eux, les biens appartenant aux municipalités revêtaient une importance particulière, qu'il s'agisse des biens propres (propios), dont les revenus bénéficiaient à toute la communauté (par exemple, pour l'amélioration des infrastructures), ou des biens communaux (comunales), dont les habitants pouvaient jouir personnellement pour faire paître leur bétail ou ramasser du bois de chauffage.
Objectifs et modalités
L'objectif fondamental de la loi Madoz, comme celui de la loi Mendizábal, était d'obtenir des ressources financières pour l'État. Une fois de plus, aucune préoccupation ne semble avoir été accordée à l'accès progressif à la terre pour les plus démunis. Les actifs libérés deviendraient la propriété des personnes les plus à même de payer. La procédure utilisée fut également la vente aux enchères publiques, avec cependant quelques améliorations techniques pour le paiement : il ne pouvait être effectué qu'en espèces sur une période de quinze ans. Ces conditions furent partiellement modifiées en 1856, en admettant dans certains cas des titres de la dette pour payer la moitié de la valeur totale des biens achetés, mais uniquement à leur cotation sur le marché la veille de l'opération.
Résultats et conséquences politiques
La loi Madoz fut appliquée à grande vitesse. Entre 1855 et 1856, plus de 43 000 propriétés rurales et environ 9 000 propriétés urbaines furent adjugées, pour une valeur de près de 8 milliards de réaux. On estime que l'opération rapporta plus de 1,7 milliard de réaux au Trésor public. D'autre part, le désamortissement des biens de l'Église inclus dans cette loi provoqua une nouvelle crise dans les relations avec le Saint-Siège, quatre ans seulement après la signature du Concordat. Pour cette raison, la reine refusa d'abord de sanctionner la loi. Après quelques retards, elle n'eut d'autre choix que de la valider, malgré de graves problèmes de conscience, ce qui entraîna la rupture des relations avec Rome.
Impact et conséquences des désamortissements
Les impacts des désamortissements furent variés :
- Démantèlement de la richesse de l'Église : Les sources de revenus de l'Église furent presque entièrement démantelées, d'autant que la dîme avait été supprimée en 1837. Ce n'est qu'en 1845 qu'une contribution au culte et au clergé fut instaurée. L'Église cessa d'être une classe privilégiée, mais conserva son énorme influence sur les mentalités et l'éducation, qu'elle monopolisait presque entièrement.
- Élimination de la propriété communale : Cela entraîna une aggravation considérable de la situation économique des paysans. Privés de l'usage des terres communales pour le pâturage ou la collecte de bois, une partie de la population rurale fut contrainte de migrer vers les villes. Ce processus a approfondi la prolétarisation d'une grande partie de la paysannerie.
- Dette publique : Le désamortissement ne résolut pas le problème de la dette, mais contribua à l'atténuer. Il permit de rembourser près de la moitié de la dette et d'assujettir à l'impôt une énorme quantité de biens auparavant exemptés, augmentant ainsi les recettes fiscales.
- Production agricole : Le désamortissement n'a pas entraîné d'augmentation de la production agricole, contrairement aux prévisions. Les nouveaux propriétaires n'ont généralement pas réalisé d'améliorations, se contentant de percevoir des loyers, souvent augmentés pour remplacer les anciens droits féodaux et la dîme.
- Industrialisation : L'achat de terres a immobilisé des capitaux qui auraient pu être essentiels pour financer l'industrialisation naissante de l'Espagne.
- Perte du patrimoine culturel : Le désamortissement a provoqué une grande perte et un pillage du patrimoine culturel des anciens monastères. De nombreux édifices furent laissés à l'abandon, et des biens (tableaux, bibliothèques) furent vendus à des prix dérisoires, quittant souvent le pays. En milieu urbain, de grands monastères furent transformés en casernes ou bâtiments publics, ou démolis pour créer de nouvelles places et rues.
- Structure de la propriété foncière : Le processus a provoqué un renforcement de la structure de la propriété foncière, accentuant le latifundisme en Andalousie et en Estrémadure. Les terres et les biens urbains furent acquis par d'anciens propriétaires terriens, de nouveaux investisseurs de la bourgeoisie financière et des spéculateurs.