De l'Égalité Formelle à l'État Social : Droits et Conditions Matérielles

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Droits Formels et Nécessité de l'Égalité Matérielle

L'État libéral de droit se caractérise par l'égalité formelle devant la loi. Alors que l'Ancien Régime attribuait des lois et tribunaux spécifiques à chaque classe sociale (bourgeoisie, clergé, etc.), l'État libéral instaure une loi générale et abstraite s'appliquant à tous. Cette égalité devant la loi fut une conquête majeure contre l'absolutisme. Cependant, l'égalité formelle s'est avérée insuffisante ; il fallait atteindre une égalité matérielle, réelle et effective.

Ceci marque une transition des droits formels vers les droits fondamentaux ayant un effet pratique. Les libertés personnelles obtenues sous l'État libéral et les droits de participation politique de l'État démocratique n'ont de sens que si des conditions matérielles minimales sont assurées à tous les citoyens pour garantir une existence décente.

Évolution du Rôle de l'État : Du Libéralisme au Social

L'État de droit libéral luttait contre le pouvoir arbitraire et pour le constitutionnalisme démocratique. Le constitutionnalisme social, en revanche, se bat pour la justice sociale afin de mieux prévenir l'exploitation des classes défavorisées.

Le contexte économique de la Révolution industrielle a provoqué une évolution sociale : augmentation de la population, transformation de la géographie humaine, et passage d'une société agricole à l'urbanisation et aux grandes villes. Dans les sociétés agraires, l'autosuffisance était possible ; dans les villes, l'interdépendance fait surgir des difficultés pour garantir l'existence. Ceci, couplé à la révolution industrielle des XIXe et XXe siècles, a engendré le prolétariat urbain et soulevé la question sociale.

On passe d'un État dominé par une seule classe (la bourgeoisie) à un État avec une pluralité de classes. Des mouvements syndicaux et des partis politiques de masse (travailleurs, socialistes, communistes) émergent, unis par la lutte des classes.

L'État social est né en réaction aux modèles concurrents, notamment l'État fasciste et l'État communiste, qui menaçaient la survie de l'État libéral et l'obligeaient à se transformer. Ces modèles ont exercé des pressions réformatrices pour atténuer les inégalités sociales par des procédures non violentes, cherchant à éviter à la fois le fascisme et la révolution communiste.

La Position du Gouvernement dans l'État-Providence

La bourgeoisie, initiatrice des révolutions libérales, a adapté le constitutionnalisme libéral à ses besoins économiques. L'État libéral se limitait à protéger la propriété privée et la liberté du commerce et de l'industrie, servant de base à la société bourgeoise.

  • Fonctionnement de l'État Libéral : Il assurait les fonctions nécessaires au capitalisme (monétaire, réglementation des opérations juridiques privées). Il était considéré comme un État « général » où l'ordre et la sécurité étaient essentiels à la liberté individuelle.
  • Non-Intervention : Le constitutionnalisme libéral interdisait aux pouvoirs publics de s'ingérer dans l'économie, car le marché était censé s'autoréguler. Les problèmes sociaux devaient se résoudre par le libre jeu des forces du marché, même au prix de lourdes situations sociales.

Le bien commun n'est pas un résultat spontané. Dans la société industrielle, les intérêts sociaux s'opposent, et le libre jeu des forces sociales conduit seulement à l'hégémonie du puissant sur le faible.

L'Égalité Réelle et l'Intervention Publique

L'effort personnel ne suffit pas à équilibrer les différents groupes sociaux. L'égalité du constitutionnalisme libéral ne supprime pas les inégalités sociales : les citoyens sont égaux devant la loi, mais pas dans la réalité. Il est donc essentiel d'égaliser les niveaux de vie sur le plan matériel, ce qui nécessite une intervention des pouvoirs publics.

La garantie d'une existence matérielle décente impose une nouvelle tâche à l'État : le contrôle social, visant à renouveler les barrières sociales et la discrimination pour atteindre une société plus juste (cf. Art. 9.2).

L'État social exige plus que la garantie de l'égalité formelle ; se limiter à cela favoriserait les plus privilégiés. La recherche de l'égalité passe par une administration équitable et efficace, principalement dans l'activité législative et administrative soumise à la légalité. Le législateur doit prendre des décisions de discrimination positive (« affirmative action »).

Transformation du Modèle d'État

L'État-providence modifie les fonctions des autorités publiques, passant d'un État libéral, séparé de la société et centré sur les libertés, à un État social actif dans la promotion des droits fondamentaux. L'État passe d'un rôle minimal (État « police ») sans instruments pour résoudre les problèmes sociaux, à un État doté de moyens pour atteindre une égalité réelle et effective.

Concepts Théoriques de l'État Social

Plusieurs auteurs ont conceptualisé cette évolution :

  • Forsthoff : L'État est obligé de fournir des services visant à assurer l'identité entre l'espace de vie nominal et l'espace de vie effectif.
  • Hesse : Dans l'État social, les droits impliquent une réciprocité, sortant de la simple dépendance. L'effectivité des droits fondamentaux oblige l'État à garantir des prestations sociales (éducation, couverture des risques).
  • Heller : Il invente le concept d'État-providence (Welfare State) comme évolution du rôle public, qui ne se contente plus de respecter la liberté, mais se préoccupe de la situation économique en reconnaissant les droits sociaux. L'État-providence est un compromis entre l'État libéral et la rupture sociale marxiste, sans abandonner les principes fondamentaux du capitalisme ni la soumission des autorités au droit.
Premières Constitutions Sociales

Les premières constitutions sociales apparaissent entre les deux guerres :

  1. Constitution mexicaine de Querétaro (1917).
  2. Constitution de la République de Weimar (1919).
  3. Constitution de la Seconde République espagnole (1931).

Ces textes représentent un grand pacte social entre les classes moyennes et les mouvements ouvriers.

D'autres constitutions sociales suivent après la Seconde Guerre mondiale : la Constitution française de 1946 (ou 1947) et la Constitution italienne de 1947, ou la Loi fondamentale de Bonn (1949).

La Constitution espagnole de 1978, en son article 1.1, stipule que l'Espagne est un État social et démocratique de droit, dont les valeurs supérieures sont la liberté, la justice, l'égalité et le pluralisme politique.

La Manifestation Historique de l'Aspect Social

Les premières manifestations de l'État-providence sont apparues par l'activité du législateur, souvent en avance sur les textes constitutionnels. Les premières exceptions à l'idéologie libérale concernent les organismes de bienfaisance, l'éducation et la santé, dont les services publics ont été progressivement universalisés.

Le Droit du Travail et la Sécurité Sociale

Le droit du travail a commencé à réglementer les conditions de travail (travail des enfants, durée maximale de 12 heures, repos hebdomadaire obligatoire). Cela constitue un dépassement du dogme de la liberté contractuelle, reconnaissant que le travailleur est en position de faiblesse et de dépendance vis-à-vis de l'entrepreneur.

La sécurité sociale se développe aux XIXe et XXe siècles. L'État oblige les employeurs à assurer les travailleurs contre les risques du travail, car l'employeur bénéficie de l'activité du travailleur et doit donc assumer le risque associé (accidents).

Le modèle évolue :

  1. Assurance privée (payée par l'employeur).
  2. Assurance mixte (employeurs, travailleurs, État).
  3. Assurance publique avec garantie et couverture nationale de l'État.

Progressivement, la sécurité sociale couvre plus que les accidents du travail (allocations de chômage, vieillesse, pensions non contributives).

Note : Des instituts de sécurité sociale existaient dans des États autoritaires (Italie sous Mussolini en 1935, Espagne sous Franco), promouvant une idéologie corporatiste (les « Chartes du Travail »).

L'Après-Guerre et les Modèles de Bien-être

Après la Seconde Guerre mondiale, les démocraties mettent en place des systèmes de bien-être et de santé publique (ex. : gouvernements travaillistes britanniques de 1946 à 1950, basés sur le Rapport Beveridge). Les modèles nordiques (Danemark, Suède, Norvège) se distinguent par des prestations publiques financées par un système fiscal très progressif.

Le modèle de l'État-providence dans les pays communistes est un contrepoint à l'État libéral de droit, mais sa réalité concrète en matière de niveau de vie est difficile à mesurer en raison du manque de démocratie.

Autres Manifestations de l'État-Providence

  • Utilité Économique (Service Public) : Développement de services comme la poste, le téléphone et la télévision, initialement sous monopole d'État ou par concession. La notion de service public est née en France (doctrine Duguit, Hariou). L'article 128 de la Constitution espagnole permet de réserver des services essentiels au secteur public.
  • Intervention dans l'Économie : La crise de 1929 a démontré que l'économie libre et la loi de l'offre et de la demande étaient insuffisantes pour assurer la croissance et l'emploi. Il devint nécessaire d'augmenter les dépenses publiques via des politiques anticyliques. L'État intervient en limitant la liberté d'entreprise et la propriété privée pour promouvoir la transformation économique (cf. Titre VII de la Constitution espagnole : l'économie est subordonnée à l'intérêt général, Art. 128.1, 130 et 133).
  • Changement Administratif : L'administration doit s'adapter. L'administration centralisée et hiérarchique de l'État libéral (héritée de Napoléon) visait l'égalité devant la loi en abolissant les particularismes. L'État démocratique introduit une décentralisation politique (autonomie régionale et municipale). L'État-providence ajoute une décentralisation fonctionnelle, créant des institutions publiques pour répondre à des fonctions administratives spécifiques.
  • Primauté du Droit Public : Développement du droit administratif, qui confère à l'administration des privilèges dans ses relations avec les citoyens, au nom de l'intérêt public.
  • Reconnaissance des Groupes Sociaux : Contrairement à l'État libéral centré sur l'individu, l'État-providence reconnaît le pluralisme social. Il intègre activement les syndicats, organisations professionnelles et partis politiques représentant différents intérêts (ex. : force normative des conventions collectives).

Problèmes de l'État-Providence Actuel

L'État-providence représente aujourd'hui entre 30 % et 50 % des dépenses, ce qui pose des problèmes :

  • Viabilité : Nécessité de réduire certaines prestations pour équilibrer les comptes publics, ou d'augmenter les recettes, ce qui peut affecter l'activité économique.
  • Débat sur l'efficacité de l'initiative publique par rapport à l'initiative privée dans l'économie.

L'État-Providence et la Conception Dogmatique des Droits

L'État-providence modifie la conception des droits de trois manières principales :

1. Droits de Liberté et Obligations de Prestation

Les droits de liberté et personnels de l'État libéral ne sont plus seulement conçus comme des droits contre l'État (une sphère où l'État ne doit pas intervenir), mais comme des droits impliquant une responsabilité de prestation de la part des pouvoirs publics.

Les droits de liberté ont une dimension objective : obligation pour le gouvernement de développer une activité pour garantir leur réalisation. Ainsi, pour l'État-providence, les droits personnels sont à la fois un droit de liberté et un droit de prestation (cf. Art. 17). Concernant la privation de liberté (Art. 25), les peines sont orientées vers la réadaptation et la réinsertion.

2. Reconnaissance des Droits Économiques et Sociaux

Si l'État libéral reconnaît les droits de liberté et l'État démocratique les droits politiques, l'État-providence ajoute les droits économiques et sociaux :

  • Droit à l'éducation : Reconnu à l'article 27 (éducation gratuite et obligatoire de base).
  • Droits collectifs : Liberté d'association (Art. 28), droit de grève et droit à la négociation collective (Art. 37).
  • Droit à la Santé : La Constitution espagnole ne le reconnaît pas comme un droit fondamental direct, mais comme un principe directeur de la politique sociale et économique (Art. 43). Il peut être déduit de l'aspect objectif du droit à la vie. Il est souvent mieux reconnu par le législateur. La Charte des droits fondamentaux de l'UE reconnaît clairement le droit à la santé préventive et aux soins (Art. 35), ainsi que les prestations de sécurité sociale (Art. 34).

3. Incorporation des Principes Directeurs

L'État-providence se caractérise par l'incorporation de principes directeurs pour la politique sociale et économique (Chapitre III du Titre I de la Constitution, Art. 39 à 52). Ces principes ne sont pas des droits individuels directement opposables devant les tribunaux, mais constituent un mandat pour le gouvernement, guidant le législateur et l'administration (13 articles au total).

Classification des Principes Directeurs

Ces 13 principes peuvent être divisés en trois groupes :

  1. Principes de Politique Économique, Sociale et du Travail (Art. 40) : Obligation pour le gouvernement de rechercher une répartition équitable des revenus, de promouvoir le plein emploi dans un cadre de stabilité économique. Inclut la formation, la sécurité et l'hygiène au travail, et la défense des consommateurs.
  2. Protection de Groupes Spécifiques : Protection des enfants, des mères célibataires, des enfants nés hors mariage (Art. 41), des immigrés (Art. 42 ou 48), des jeunes, des personnes handicapées physiques et psychiques, et des personnes âgées.
  3. Droits de Dernière Génération : Droit à l'éducation physique et au sport, utilisation adéquate des loisirs (Art. 43), droit d'accès à la culture et à la recherche (Art. 44), droit à un environnement propice (Art. 45), droit à la conservation du patrimoine (Art. 46), droit d'accès au logement (Art. 47).

Ces droits de dernière génération ne sont pas des droits subjectifs directement exécutoires comme les droits individuels, mais constituent des mandats pour le législateur afin de développer ces principes directeurs.

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