Espagne et France : dictature, transition et Europe

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La dictature de Franco (1939-1975)

1. Établissement de la dictature (1939-1959)

À l’issue de la guerre civile espagnole en 1939, le général Francisco Franco instaure une dictature personnelle, centralisée et autoritaire. Le régime franquiste s’appuie sur une forte concentration des pouvoirs entre les mains du Caudillo, qui cumule les fonctions de chef de l’État, chef du gouvernement et commandant suprême des armées. Ce pouvoir absolu se fonde sur une idéologie nationaliste, catholique et anticommuniste, incarnée dans le national-syndicalisme, doctrine officielle jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Les piliers du franquisme sont essentiellement :

  • l’armée,
  • la Phalange (parti unique issu de la fusion de la Phalange et des traditionalistes en 1937),
  • l’Église catholique, dont le rôle est central dans la légitimation du régime.

La répression est systématique : des milliers d’opposants sont emprisonnés, exécutés ou contraints à l’exil. Une police politique, la Brigada Político-Social, surveille étroitement la société.

Sur le plan international, le régime traverse plusieurs phases. Entre 1937 et 1944, l’Espagne affiche une sympathie ouverte pour les régimes fascistes européens. Cependant, après la défaite des puissances de l’Axe, Franco se retrouve isolé : l’ONU condamne le régime en 1946 et l’Espagne est exclue de plusieurs organismes internationaux. Cette période d’isolement est marquée par la mise en place du national-catholicisme, qui cherche à renforcer l’identité religieuse et autoritaire du pays (1945-1953).

À partir de 1953, l’Espagne commence à sortir de son isolement grâce à des accords internationaux stratégiques, notamment le concordat signé avec le Vatican et les accords de coopération avec les États-Unis. Ces accords inaugurent une phase d’ouverture contrôlée sur l’extérieur, sans changement fondamental du régime.

2. La consolidation du régime (1959-1973)

Face à la stagnation économique, le gouvernement met en œuvre en 1959 le Plan de stabilisation économique, élaboré par les technocrates de l’Opus Dei, ce qui marque le début d’une transformation structurelle de l’économie espagnole vers une libéralisation modérée et une modernisation rapide. Cette dynamique aboutit à une décennie de forte croissance économique, surnommée le « miracle espagnol ».

Politiquement, cependant, le régime reste autoritaire, bien que quelques réformes symboliques soient introduites. La loi organique de l’État (1967) redéfinit les institutions du régime sans en modifier la nature autoritaire, tandis que la loi sur la presse (1966) tente une légère ouverture médiatique tout en maintenant une forte censure.

Parallèlement, l’opposition se structure. À partir de 1956, les premières protestations étudiantes apparaissent et les ouvriers s’organisent dans des syndicats clandestins, notamment les Commissions ouvrières (CC.OO.), fondées en 1965. L’opposition politique s’exprime également à l’étranger, comme lors de la rencontre de Munich en 1962, surnommée par la propagande franquiste le « contubernio de Munich », qui réunit des opposants de diverses tendances.

La position de l’Église commence elle aussi à évoluer, notamment après le concile Vatican II. Certaines figures du clergé, comme l’abbé de Montserrat, se désolidarisent du régime. Par ailleurs, les nationalismes périphériques, en particulier le nationalisme basque, s’intensifient. En 1968, l’ETA commet son premier attentat, marquant le début d’un cycle de violence politique.

3. La crise de la dictature (1973-1975)

Au début des années 1970, la dictature entre dans une phase de crise, fragilisée à la fois par des facteurs internes et externes. Sur le plan international, la chute des dictatures militaires au Portugal (révolution des Œillets, 1974) et en Grèce, ainsi que la crise pétrolière de 1973, isolent davantage le régime franquiste. La Marche verte au Sahara occidental en 1975 précipite également la fin du colonialisme espagnol et souligne la faiblesse de l’État franquiste sur la scène internationale.

La crise politique s’accentue après l’assassinat du président du gouvernement, Luis Carrero Blanco, par l’ETA en décembre 1973. Cet événement crée un vide de pouvoir au sommet de l’État. Le discours de Carlos Arias Navarro en février 1974, surnommé « l’esprit du 12 février », promet une ouverture politique qui restera lettre morte.

La répression continue cependant, comme en témoigne l’exécution de l’anarchiste Salvador Puig Antich, largement dénoncée en France et en Europe. En même temps, l’antifranquisme atteint son apogée. En juillet 1974, la Junte démocratique est fondée à Paris sous l’impulsion du Parti communiste. Elle est suivie par la Plateforme démocratique, qui regroupe le PSOE, des autonomistes basques, catalans et galiciens. L’Union militaire démocratique est également créée en 1974 à Barcelone, montrant que même au sein de l’armée, des voix contestent le franquisme.

Conclusion : la fin du franquisme

La dictature franquiste, fondée sur l’autoritarisme et le national-catholicisme, s’est maintenue grâce à la répression, l’isolement puis l’ouverture économique. Mais la montée de l’opposition sociale, politique et nationale, ainsi que les transformations internationales, ont conduit à une crise irréversible. La mort de Franco en 1975 ouvre la voie à la transition démocratique.

La transition et la démocratie (1975-2003)

I. L’échec de la continuité franquiste (1975-1976)

À la mort de Franco le 20 novembre 1975, l’Espagne se retrouve à la croisée des chemins. Le roi Juan Carlos I, désigné comme successeur par Franco, prête serment devant les Cortes franquistes deux jours plus tard. Il nomme un homme d’ouverture, Fernández-Miranda, président des Cortes et du Conseil du Royaume. Cependant, le maintien d’Arias Navarro à la tête du gouvernement semble confirmer une volonté de continuité du régime.

Ce contexte politique est marqué par une lutte entre immobilistes (le « bunker ») et réformistes, alors que l’opposition démocratique — composée du PSOE (Felipe González), du PCE (Santiago Carrillo) et des nationalistes (Jordi Pujol pour la CiU et Julio Jáuregui pour le PNV) — organise une commission de négociation. En 1976, la Coordination démocratique (ou Platajunta) publie un manifeste défendant les quatre principes de la rupture : amnistie, libertés politiques, élections libres et gouvernement provisoire.

Face à l’absence de réformes concrètes et à la répression persistante (comme les événements tragiques de Vitoria, le 3 mars 1976), la pression sociale et politique devient de plus en plus forte.

II. La construction d’un État démocratique (1976-1978)

En juillet 1976, le roi Juan Carlos remplace Arias Navarro par Adolfo Suárez, un jeune technocrate franquiste prêt à négocier une transition pacifique. C’est le début d’une « réforme pactisée », marquée par l’adoption de la Loi pour la réforme politique (24 novembre 1976), soumise à référendum et massivement approuvée par la population.

Les premières élections démocratiques ont lieu le 15 juin 1977. L’Union du centre démocratique (UCD) d’Adolfo Suárez arrive en tête. Le Parti communiste est légalisé en avril 1977, en même temps qu’une loi d’amnistie est adoptée.

La jeune démocratie doit faire face à de nombreux défis : une grave crise économique, des tensions sociales et une vague de violences politiques. Trois groupes en particulier menacent la stabilité : l’extrême droite, les groupes révolutionnaires de gauche, et surtout l’ETA, qui commet plusieurs attentats. Le massacre d’Atocha (24 janvier 1977) et les funérailles d’un militaire assassiné par l’ETA illustrent cette période d’instabilité.

Malgré ces obstacles, un consensus constitutionnel est trouvé. Une commission de sept députés (les « pères de la Constitution ») élabore un texte qui est approuvé par référendum le 6 décembre 1978. La Constitution proclame l’Espagne comme un État social et démocratique de droit avec un régime de monarchie parlementaire. Elle affirme la division des pouvoirs, garantit les libertés fondamentales et reconnaît le droit à l’autonomie des nationalités et régions, tout en réaffirmant l’unité de la nation.

III. La consolidation démocratique (1978-1996)

La transition démocratique atteint son point critique lors du coup d’État du 23 février 1981. Lors du vote d’investiture de Leopoldo Calvo-Sotelo, des gardes civils menés par le lieutenant-colonel Antonio Tejero envahissent le Congrès. Le général Armada, proche du roi, est pressenti pour prendre le pouvoir, tandis que Milans del Bosch sort les chars à Valence. La tentative échoue grâce à l’intervention télévisée du roi, qui condamne fermement les putschistes. Cette prise de position renforce définitivement la légitimité de la monarchie.

Aux élections de 1982, le PSOE de Felipe González obtient la majorité absolue. Ce tournant politique marque le début de gouvernements socialistes qui dominent la scène politique jusqu’en 1996. Ces années sont marquées par des avancées sociales, la modernisation de l’économie et l’entrée de l’Espagne dans la CEE (1986). Cependant, des tensions sociales persistent, comme en témoigne la grève générale de 1988, ainsi que le scandale des GAL (Groupes Antiterroristes de Libération), une « guerre sale » menée contre l’ETA révélée en 1998.

IV. L’alternance politique (1996-2003)

La victoire du Parti Populaire (PP) de José María Aznar en 1996 marque une nouvelle étape de l’alternance démocratique. Malgré l’absence de majorité absolue, Aznar gouverne avec le soutien des nationalistes catalans et basques.

Son gouvernement est marqué par des réformes économiques libérales et par une politique étrangère pro-américaine, qui suscite des critiques, notamment lors de l’intervention en Irak en 2003. L’affiche électorale du PP cette année-là reflète une volonté de continuité et de stabilité.

Le 11 mars 2004, un attentat islamiste frappe les trains de banlieue à Atocha, à Madrid, provoquant une onde de choc dans tout le pays. Cette tragédie révèle de nouvelles fragilités de la démocratie espagnole face au terrorisme global, tout en montrant la maturité politique d’une société capable de répondre par les urnes.

Conclusion : transition et consolidation

Entre 1975 et 2003, l’Espagne passe d’une dictature à une démocratie pleinement consolidée. Grâce à une transition pacifique mais complexe, marquée par des compromis politiques, des réformes légales et la pression d’une société mobilisée, le pays parvient à se doter d’institutions démocratiques solides. Malgré les tensions sociales, les violences politiques et les tentatives de déstabilisation, la démocratie espagnole s’impose comme un modèle de transformation pacifique en Europe du Sud.

La France (1945 à nos jours) : évolution politique

I. La reconstruction politique : la IVe République (1945-1958)

À la Libération, le Gouvernement provisoire de la République française (GPRF), installé à Paris dès août 1944, rétablit les libertés fondamentales et restaure la légalité républicaine. Parallèlement, il engage d’importantes réformes sociales et économiques : nationalisations, planification économique, création de la Sécurité sociale, droit de vote accordé aux femmes (1944).

En octobre 1945, un référendum permet l’adoption d’une nouvelle constitution et marque la naissance de la IVe République. Cependant, celle-ci est marquée par une instabilité politique importante. Le régime parlementaire accorde un pouvoir prépondérant à l’Assemblée nationale, ce qui provoque des changements fréquents de gouvernement : entre 1946 et 1958, on compte 24 gouvernements différents.

Le système repose d’abord sur une coalition appelée « la Troisième Force », réunissant les socialistes (SFIO) et les démocrates chrétiens (MRP), contre les communistes et les gaullistes. Néanmoins, les désaccords internes sur des questions sociales, religieuses ou économiques entraînent une instabilité chronique. Le RPF (Rassemblement du Peuple Français), parti fondé par de Gaulle, devient rapidement un acteur central de la vie politique, sans pour autant parvenir à gouverner.

Par ailleurs, la IVe République est confrontée à la décolonisation. La guerre d’Indochine (1946-1954) fragilise le régime. Après la défaite française à Diên Biên Phu, les accords de Genève mettent fin au conflit. Mais l’insurrection en Algérie, déclenchée en 1954, provoque une crise majeure que la IVe République est incapable de résoudre.

II. La Ve République de de Gaulle (1958-1969)

Face à l’impasse politique provoquée par la guerre d’Algérie, une grave crise éclate en mai 1958. L’armée et les colons d’Algérie réclament le retour de de Gaulle, qui accepte de revenir au pouvoir. Il obtient les pleins pouvoirs et rédige une nouvelle constitution.

Adoptée par référendum en septembre 1958, la Constitution de la Ve République renforce considérablement le pouvoir exécutif. Le président peut dissoudre l’Assemblée, convoquer un référendum et gouverner par ordonnances. De plus, en 1962, de Gaulle modifie le mode d’élection présidentielle : il est désormais élu au suffrage universel direct.

La Ve République est critiquée pour sa nature présidentielle jugée trop forte, mais de Gaulle parvient à assurer la stabilité de la République. Cependant, le mouvement de mai 1968, porté par les étudiants et relayé par les ouvriers, exprime une profonde remise en question de l’autorité étatique et une aspiration à plus de liberté et de démocratie.

En réponse, de Gaulle dissout l’Assemblée et remporte largement les élections législatives. Toutefois, en 1969, un référendum sur la réforme du Sénat se solde par un échec : le « non » l’emporte et de Gaulle démissionne.

III. La Ve République après de Gaulle (1969 à nos jours)

À partir de 1969, la Ve République entre dans une nouvelle phase. La vie politique se structure autour de l’alternance entre la gauche et la droite. Ainsi, en 1981, François Mitterrand devient le premier président socialiste de la Ve République. Son élection marque un tournant : abolition de la peine de mort, réformes sociales, nationalisations.

Cependant, à partir de 1986, la France connaît sa première cohabitation : le président et la majorité parlementaire appartiennent à des camps opposés. Ce phénomène se répète en 1993 et 1997. Dans le but de réduire ces situations de dualité, Jacques Chirac réforme en 2000 la durée du mandat présidentiel, qui passe de 7 à 5 ans, afin de faire coïncider les élections présidentielles et législatives.

Depuis les années 2000, de nouveaux défis apparaissent. Le suffrage universel est de plus en plus utilisé comme « vote sanction » et l’abstention progresse, révélant un certain désenchantement démocratique. Les citoyens demandent davantage de transparence, de proximité et d’implication dans la vie publique, ce qui oblige les institutions à s’adapter.

En somme, depuis 1945, la France a connu une transformation profonde de ses institutions politiques. La IVe République a permis la reconstruction, mais son instabilité l’a empêchée de faire face efficacement aux grands enjeux de son époque, comme la décolonisation. La Ve République, instaurée par de Gaulle, a apporté une plus grande stabilité, mais aussi une concentration du pouvoir entre les mains du président. Depuis les années 1980, la vie politique française est marquée par l’alternance, la cohabitation et une remise en question de la démocratie représentative. Aujourd’hui, de nouvelles attentes citoyennes obligent la République à se réinventer pour renforcer le lien entre gouvernants et gouvernés.

La construction de l’Union européenne

Le rôle de l’Espagne et de la France dans la construction européenne est central : les deux pays ont contribué à la démocratisation et à l’approfondissement de la coopération européenne, l’un en rejoignant l’Union après la transition, l’autre en étant un acteur moteur du projet européen dès l’après-guerre.

I. Des débuts économiques pour garantir la paix (1951–1957)

La première étape a lieu en 1951 avec la création de la CECA (Communauté européenne du charbon et de l’acier), regroupant six pays : la France, l’Allemagne, l’Italie, la Belgique, les Pays-Bas et le Luxembourg. Cette initiative visait à contrôler ensemble la production de charbon et d’acier, deux ressources essentielles à la guerre, pour empêcher un nouveau conflit.

En 1954, le projet de Communauté européenne de défense (CED) échoue, ce qui recentre l’Europe sur une intégration purement économique. En 1957, les six mêmes pays signent le Traité de Rome, qui fonde la CEE (Communauté économique européenne). Le but est de créer un marché commun avec la libre circulation des marchandises, des personnes, des capitaux et des services.

Conséquence : naissance d’un espace économique intégré, première étape d’une union européenne.

II. L’approfondissement et les premiers élargissements (1979–1989)

En 1979, l’Europe avance vers l’union politique avec la création du Système monétaire européen (SME) et les premières élections au Parlement européen au suffrage universel.

Dans les années 1980, de nouveaux pays rejoignent la CEE :

  • 1981 : la Grèce,
  • 1986 : l’Espagne et le Portugal, qui sortent de régimes autoritaires.

L’Europe s’élargit à 12 pays et renforce sa dimension démocratique. En 1989, la chute du mur de Berlin marque la fin de la guerre froide. Les pays d’Europe de l’Est souhaitent désormais rejoindre la CEE pour sortir de l’isolement communiste et s’ouvrir à la démocratie et au marché libre.

Conséquences : démocratisation de l’Europe du Sud, ouverture vers l’Est.

III. Une Europe élargie à presque tout le continent (1995–2013)

En 1995, l’Autriche, la Suède et la Finlande rejoignent l’Union européenne, qui compte alors 15 membres.

L’élargissement le plus important a lieu en 2004, avec l’entrée de 10 nouveaux pays, dont 8 d’Europe de l’Est (Pologne, Hongrie, Slovaquie, République tchèque, Estonie, Lettonie, Lituanie, Slovénie), ainsi que Malte et Chypre. Cela représente un choc démographique de plus de 75 millions d’habitants.

Ensuite, la Roumanie et la Bulgarie entrent en 2007, puis la Croatie en 2013, portant le total à 28 pays membres.

Conséquences : unification du continent européen, mais aussi de nouveaux défis : inégalités économiques, intégration difficile de certains pays, montée de l’euroscepticisme.

Conclusion

La construction de l’Union européenne a permis de transformer un continent autrefois divisé et en guerre en un espace de paix, de démocratie et de coopération économique. Grâce à un processus d’intégration progressif, l’Europe s’est élargie, renforcée et a su s’unir autour de valeurs communes.

Cependant, l’UE doit aujourd’hui relever de nouveaux défis : la montée des nationalismes, les inégalités entre pays, le Brexit ou encore la transition écologique. Pour continuer à exister et à jouer un rôle mondial, l’Union européenne devra être plus solidaire, plus proche des citoyens et plus ambitieuse dans ses projets communs.

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