L'Histoire : Interprétation, Sens et Débats Philosophiques
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L'Histoire : Interprétation plutôt que Science Causale
Peut-être faudrait-il dire que la vertu de l'histoire comme science humaine ne tient pas tant à l'établissement de lois ou de faits mais davantage à sa capacité à apporter une dimension de compréhension, de sens dans les actions humaines. Ainsi, l'histoire ne serait pas tant un récit précis du passé qu'une interprétation : l'enjeu ne serait dès lors plus d'expliquer les phénomènes en les insérant dans des relations causales, mais de les comprendre, c'est-à-dire d'en déchiffrer le sens.
Dans La Crise de la culture (1961), Hannah Arendt énonce ainsi que la causalité n'a pas sa place dans l'histoire. Dans la mesure où elle s'articule aux actions humaines, lesquelles sont contingentes et libres, l'histoire ne peut pas épouser un raisonnement causal.
Le Rôle de l'Historien Interprète
L'historien est alors celui qui comprend, mieux que les acteurs eux-mêmes, le sens de l'histoire. Dans l'action en train de se faire, il est extrêmement difficile de lire ce qui se joue. C'est pourquoi l'historien est plus que celui qui rapporte l'histoire : il est le seul capable d'éclairer la portée et les implications des actions humaines.
L'histoire ne serait pas tant un récit précis du passé (une "restitution intégrale du passé" comme la définissait Michelet) qu'une interprétation. L'enjeu ne serait dès lors plus d'expliquer les phénomènes en les insérant dans des relations causales, selon les règles de la méthode scientifique, mais de les comprendre, c'est-à-dire d'en déchiffrer le sens.
Dans l'action en train de se faire, il est extrêmement difficile de lire ce qui se joue ; l'historien ne pourrait en ce cas que rapporter les faits immédiats, à la façon d'un journaliste. C'est pourquoi l'historien est plus que celui qui rapporte l'histoire : il est le seul capable d'éclairer la portée et les implications des actions humaines, mais cela d'une manière non causale, qu'on appelle interprétative.
L'Herméneutique : L'Art de l'Interprétation
Dans certaines lectures de l'histoire qui insistent sur la finalité (le but dernier de nos actions) et la notion de sens, l'interprétation s'appelle l'herméneutique. L'herméneutique est l'art de l'interprétation. Elle vise à produire, à partir de l'interprétation, une connaissance. La théologie est par exemple une herméneutique : elle repose sur une interprétation des textes sacrés.
III La Question du Sens de l'Histoire
Répondre à la question d'un sens de l'histoire suppose de mettre en évidence les deux acceptions du terme "sens". En effet, le mot "sens" désigne d'une part la direction, d'autre part la compréhension. Se demander si l'histoire a un sens, c'est se demander d'une part si elle suit une direction, et d'autre part si elle possède une signification.
A L'Histoire a un Sens : Les Théories du Progrès
La théorie selon laquelle l'histoire a un sens, celui d'un progrès de l'humanité, se développe notamment à partir des Lumières. À cette époque, on pense que l'histoire va vers le progrès des savoirs et des techniques et tend à une humanité meilleure et plus accomplie.
Les Lumières et la Rationalité
- Emmanuel Kant développe sa vision dans Idée d'une histoire au point de vue cosmopolitique (1784). Pour lui, l'histoire est le progrès de l'humanité, le développement de sa rationalité, de sa liberté et de sa moralité. Il faut rechercher le sens de l'histoire au-delà des actions humaines individuelles, dans un dessein de la nature qui tend vers le meilleur.
Hegel et la Ruse de la Raison
- Georg Wilhelm Friedrich Hegel présente sa propre vision de l'histoire et de son sens dans Leçons sur la philosophie de l'histoire (1822). Il propose l'idée que l'histoire des hommes, en apparence chaotique, suit en réalité une finalité cachée. Il estime que le progrès est porté par les passions, qui sont le moteur de l'histoire. "Rien de grand ne s'est accompli dans le monde sans passion" : c'est par leur ambition égoïste que les grands personnages historiques comme César ou Napoléon ont servi le progrès de la liberté. Pour Hegel, les personnages historiques, suivant leurs passions, sont en réalité guidés par la raison. C'est pourquoi Hegel parle d'une "ruse de la raison" : en apparence chaotique, l'histoire tend vers le progrès humain en utilisant les passions humaines des personnages historiques.
Le Positivisme et le Matérialisme Historique
- Auguste Comte, fondateur du positivisme, pense que l'histoire permet également d'aller vers le meilleur de l'homme. Son système repose sur l'affirmation de la "loi des trois états" : l'esprit humain passe par trois états successifs qui le mènent au stade positif : l'état théologique, l'état métaphysique, et l'état scientifique ou positif (où l'homme n'utilise plus que son raisonnement pour comprendre la nature).
- Karl Marx développe sa vision du sens de l'histoire dans le Manifeste du Parti communiste (1848). Pour lui, l'histoire s'incarne d'abord dans une réalité matérielle. Ce sont les conditions matérielles de production qui déterminent chaque époque historique, marquées par un rapport de forces entre une classe dominante et une classe dominée. De ce rapport naît la lutte des classes, qui constitue pour Marx le moteur de l'histoire. Ici, l'histoire a bien un sens, toutefois ce sens n'est lié qu'au progrès technologique et aux changements politiques, non à la lutte des classes qui constitue, par elle-même, un affrontement toujours identique entre groupes ou intérêts humains.
B La Remise en Question du Sens de l'Histoire
À l'inverse, plusieurs penseurs et historiens remettent en cause le sens déterministe de l'histoire et se demandent même si l'histoire a un sens. Ils proposent de nouvelles théories sur l'histoire.
Critiques du Progrès
- Friedrich Nietzsche remet particulièrement en cause l'idée que l'histoire va vers le progrès, car cette conception se focalise sur les grands hommes, les grands événements. Pour lui, ce qui est essentiel, c'est la notion de vie (comprise tantôt comme "volonté de puissance", tantôt comme création).
- Claude Lévi-Strauss estime que l'idée que l'histoire va vers un progrès de l'humanité est simpliste. Même si des progrès ont été faits, il est difficile d'y trouver un sens ordonné. Par ailleurs, il estime que cette vision de l'histoire est occidentale : on juge toujours le progrès de son propre point de vue, avec des critères ethnocentriques.