Jean-Jacques Rousseau : Critique des Lumières et Morale

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Rousseau et l'orientation pratique de la philosophie

La philosophie de Rousseau est caractérisée par le tournant pratique donné à la philosophie. Après Descartes, Rousseau quitte le rationalisme théorique pour parier sur une philosophie pratique, proche de la vie, de la morale et de la politique. La philosophie que comprend Rousseau est fondamentalement celle des Lumières et sa foi aveugle en la raison héritée de Descartes. Cette foi aveugle en la raison marque la montée du mouvement des Lumières, un mouvement culturel qui s'est développé en Europe du XVIIe siècle jusqu'à la Révolution française. Il s'est produit en Europe, mais ses racines principales se trouvent en Angleterre et en France.

L'image de la raison était celle d'un instrument pour acquérir les connaissances et la sagesse. La raison a conduit à un essor dans tous les domaines de la science, mettant en avant des physiciens tels qu'Isaac Newton, des penseurs comme Voltaire et Montesquieu, ainsi que les propres idéologues de Rousseau lors de la Révolution française. Le grand développement de la raison et de la science a mené à de grands progrès. Le siècle des Lumières croyait que le progrès serait continu si la science et la raison en étaient les moteurs. Pour réaliser ce progrès, la pensée éclairée jugeait utile d'éduquer le peuple, car avec une meilleure éducation, tous pourraient utiliser la raison et connaître le monde sans la superstition et le mysticisme de l'Ancien Régime.

La critique du progrès et de la corruption sociale

Rousseau ne croit pas que le progrès garantisse le bien-être et le bonheur de la société. Il pensait que plus une société est développée, plus elle est corrompue et dégénérée. Pour lui, le progrès signifiait que la société dégénérerait jusqu'à sa destruction complète. Cela se voit dans l'histoire humaine : lorsqu'une civilisation atteint son apogée, elle commence à décliner jusqu'à l'autodestruction, l'exemple clair étant l'Empire romain. Le progrès ne garantit pas le bonheur de l'homme. Ces idées sont développées par Rousseau dans son premier ouvrage, Discours sur les arts et les sciences, primé par l'Académie de Dijon.

Rousseau était préoccupé par la poursuite du bonheur pour l'homme ; il ne se souciait pas de la recherche métaphysique, transcendantale ou de résoudre les grands problèmes habituels de la philosophie. Rousseau s'inquiétait du bonheur de l'homme et estimait qu'il fallait se tourner vers la pratique. Il est passé des grands problèmes de la philosophie traditionnelle aux questions de vérité affectant l'homme. Rousseau ne se préoccupe pas de comprendre ce que Dieu est, ni comment il « fonctionne » ; il était plus intéressé par son existence, cherchant le bonheur humain. Pour cela, la raison n'était pas nécessaire, mais plutôt les sentiments et le cœur. Le cœur est le moyen de trouver le vrai bonheur.

L'opposition aux Lumières

C'est à ce moment qu'une confrontation avec les Lumières a eu lieu. Les encyclopédistes voulaient tout savoir et adoptaient une posture moderne, convaincus que la raison était le seul moyen de rendre cela possible. L'importance de la raison dans la vie l'a amenée à assumer le rôle de déesse. Rousseau a vu que la raison était intronisée comme une fin, alors qu'elle n'est qu'un instrument efficace mais simple. La raison est une aide irremplaçable pour la connaissance du monde, pourtant, on lui avait donné plus d'importance qu'elle n'en méritait en la plaçant au premier plan. C'est la source de son opposition aux Lumières.

Rousseau s'y opposait également parce que le cœur et les sentiments sont la seule façon de connaître ce qui nous entoure, tandis que le rationalisme éclairé croyait en une foi aveugle en la raison qui écartait le sens de la connaissance. Un autre point de désaccord était le progrès matériel et technologique, qui, s'il n'est pas contrôlé, mène à l'autodestruction. Rousseau voit la nécessité d'élargir le plan moral autant que la science. Il était en faveur d'une philosophie pratique et morale aidant l'homme à être plus heureux sans compliquer les questions hors de portée de la compréhension humaine. Ces limites de la raison pure, exposées par Rousseau, seront mieux décrites plus tard dans la philosophie critique de Kant.

Les articles de foi : Dieu et la notion d'ordre

Au cours du XVIIIe siècle, la physique newtonienne développe l'idée que l'univers est pure matière et fonctionne mécaniquement, sans Dieu ni âme. Rousseau critique sévèrement ce mouvement qui considère l'autonomie scientifique sans Dieu. Pour contrer ces thèses matérialistes, il avance deux arguments : la spontanéité et la cause du mouvement. Rousseau adopte un point de vue théiste : certaines vérités ne sont pas atteintes par la révélation ou la déduction logique, mais par une raison qui accueille le sentiment. Cela se reflète dans la Profession de foi du Vicaire savoyard.

Rousseau dit que tout ce qui est perçu par les sens est matière. Il note que certaines choses sont en mouvement et d'autres au repos, soulignant que le mouvement résulte d'une cause. Si quelque chose se déplace, ce n'est pas de son propre chef, car son état naturel est le repos. Pour Rousseau, le mouvement est un changement de statut ou de lieu vers une direction particulière. Il fait valoir que la spontanéité est le mouvement volontaire propre au corps, tandis que la force motrice déplace les choses sans volonté. La spontanéité est extérieure à la matière morte. Il affirme cela parce qu'il le sent, selon son raisonnement : « Je sens, donc je suis. »

Les trois articles de foi

  • Premier article de foi : Il y a une volonté qui meut l'univers et anime la matière. Concevoir la matière comme produisant son propre mouvement serait concevoir un effet sans cause.
  • Deuxième article de foi : « Si la matière mue me montre une volonté, la matière mue selon certaines lois me montre une intelligence. » L'univers n'est pas apparu par hasard ; il est régi par des règles fixées par un être intelligent : Dieu.
  • Troisième article de foi : L'homme est libre dans ses actions et animé par une substance immatérielle. L'homme a un corps (matière), mais possède aussi un lien intangible lui donnant la liberté.

Dieu nous a faits libres de choisir le bien. Le mal dégrade l'homme, mais la liberté humaine ne modifie pas la providence divine. Il y a des lois fixes pour les choses matérielles et une providence plus souple pour l'homme.

Sentiments naturels et universalité morale

Les sentiments naturels mènent l'homme à une nature harmonieuse. L'homme naturel possède la liberté et deux sentiments innés : l'amour de soi et la pitié naturelle. L'amour de soi mène à l'autoprotection et à la conservation (une forme d'égoïsme bien compris). La pitié est le sentiment qui nous fait éviter de faire à autrui ce que nous ne souhaiterions pas pour nous-mêmes. L'homme naturel calme ses passions et apaise les conflits.

Dans l'état de nature, l'homme est étranger à la morale car il manque de raison ; il est comme un bébé libre, sans regrets. Le « bon sauvage » n'est pas un agent moral conscient, mais il est bon d'une bonté naïve et instinctive. Rousseau s'oppose ici à Hobbes et son concept de « Homo homini lupus » (l'homme est un loup pour l'homme). Là où Hobbes voit un pessimisme anthropologique justifiant la monarchie absolue, Rousseau prône un optimisme anthropologique.

L'universalisme moral

Le sentiment est une intuition permettant d'appréhender des principes innés : égalité, liberté. Ces principes sont les fondements de la morale universelle. Rousseau estime que la loi naturelle provient de ces sentiments communs à tous. Les différences culturelles sont secondaires face à cette morale universelle inhérente à notre nature. Contrairement au droit positif (lois humaines changeantes), l'universalisme moral de Rousseau est immuable. On ne peut l'accuser de relativisme moral.

Être et paraître : L'amour de soi et l'harmonie

Dans l'état de nature, l'homme ne distingue pas l'être du paraître. N'ayant ni ambition ni cupidité, il n'a pas besoin de faire semblant. En revanche, l'homme civilisé vit sous le regard d'autrui, concluant que « paraître est tout ». Cela conduit à l'hypocrisie. L'harmonie naturelle est rompue par la civilisation et l'établissement de la propriété privée, qui transforme l'amour de soi en amour-propre (vanité et orgueil). Cette corruption engendre l'égoïsme et la luxure. Cependant, par la conscience, l'homme peut encore retrouver des sentiments naturels pour atteindre le bonheur et vivre en paix avec lui-même.

Théodicée, histoire et problème du mal

La théodicée est l'étude rationnelle de Dieu et la justification de sa bonté face au mal. Le problème est de concilier l'existence d'un Dieu bon et puissant avec le mal manifeste dans l'histoire. Les déistes des Lumières pensaient que Dieu, après avoir créé le monde, laissait les hommes libres. Ils niaient la providence pour accroître le rôle de l'homme, affirmant que l'ignorance est le principal mal et que l'éducation apportera le bonheur.

La position de Rousseau sur le mal

Rousseau s'oppose à Voltaire, qui jugeait le mal incompréhensible. Pour Rousseau, la providence est inhérente à Dieu. Il distingue deux types de mal :

  • Le mal physique : lié aux lois de la matière (ex: un rocher qui tombe). L'homme peut l'atténuer par son ingéniosité.
  • Le mal moral : il provient de l'usage que l'homme fait de sa liberté. « Tout est bien sortant des mains de l'Auteur des choses, tout dégénère entre les mains de l'homme. »

Dieu ne veut pas d'esclaves et a pris le risque de la liberté humaine. Le vrai bonheur se réalise dans une vie vertueuse et sociale. Rousseau ne prône pas un retour nostalgique à l'état sauvage, mais critique une civilisation arrogante qui n'a que l'apparence de la vertu. Pour lui, sans Dieu et sans l'écoute de la conscience, aucune amélioration morale n'est possible. L'éducation doit freiner les passions et privilégier l'être sur le paraître, comme il l'expose dans son Discours sur les arts et les sciences.

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