Justice et Loi : Quand l'Homme Juste Doit Désobéir
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L'homme juste peut-il aller contre la loi ?
Deux interprétations du verbe « pouvoir » orientent la réflexion :
Est-ce possible ?
Oui, car nul n’est parfait. Même un homme juste peut faillir.
Est-ce légitime ?
C’est là le véritable enjeu : peut-on être juste tout en désobéissant à la loi ?
Cette question conduit à distinguer :
- Ce qui est légal (conforme aux lois établies),
- Ce qui est légitime (conforme à la morale, à la conscience).
Il arrive que la loi soit injuste ou inadaptée. Dans ces cas, le droit naturel (idée d’une justice universelle, indépendante des lois humaines) peut servir de repère supérieur au droit positif (les lois en vigueur). Antigone, par exemple, suit les lois divines plutôt que les édits injustes du roi.
Deux cas de désobéissance légitime
Quand la loi ne convient pas à la situation (Thomas d’Aquin)
Les lois étant générales, elles peuvent être inadaptées à des cas exceptionnels. Le bon sens peut alors justifier la désobéissance.
Quand la loi est injuste en elle-même : la désobéissance civile
C’est la désobéissance civile, théorisée par Thoreau, Arendt ou Rawls. Elle est publique, non-violente, guidée par la conscience et vise à dénoncer l’injustice sans remettre en cause l’ordre social dans son ensemble.
L’homme juste peut désobéir à la loi non par caprice, mais lorsque la justice morale l’exige, et à condition que cette désobéissance soit réfléchie, mesurée et motivée par le respect d’un ordre supérieur au droit établi.
Le droit de nécessité selon Thomas d’Aquin
Thomas d’Aquin distingue le droit humain (ou droit positif) du droit naturel, voulu par Dieu. Selon lui, en cas de nécessité vitale (comme la faim), le droit naturel l'emporte : les biens de la terre ont été donnés à tous par Dieu, et la propriété privée n’est qu’une construction humaine. Ainsi, si une personne en danger utilise le bien d’autrui pour survivre, ce n’est pas un vol au sens moral ou divin. En réalité, l’injustice serait plutôt de refuser d’aider les pauvres lorsqu’on possède plus que nécessaire. L’urgence peut donc justifier que le nécessiteux agisse sans attendre, par « droit de nécessité ».
Hannah Arendt : Désobéissance civile vs. Délinquance
Arendt distingue fondamentalement la désobéissance civile de la délinquance ordinaire. Contrairement au délinquant, qui agit pour son intérêt personnel et cherche à dissimuler ses actes, le désobéissant civil agit publiquement, au nom de la justice, et pour défendre un droit qu’il juge supérieur. La désobéissance civile n’est donc pas un simple refus de la loi, mais l’expression collective, responsable et visible d’un désaccord profond avec l’autorité, dans le but de faire évoluer la société.
John Rawls et la non-violence
Rawls distingue la désobéissance civile de la révolte violente en affirmant qu’elle est nécessairement non-violente. Il donne deux raisons à cela :
C’est un acte public et argumentatif, qui cherche à convaincre la majorité en faisant appel à leur sens de la justice. L’usage de la violence discréditerait cet objectif.
Elle reste fidèle à l’idée de loi, même si elle transgresse une règle précise. Le désobéissant assume les conséquences légales, ce qui prouve sa sincérité et sa volonté d’améliorer les lois, non de les abolir. En ce sens, la désobéissance civile est une forme de protestation politique responsable, comme l’ont montré Gandhi ou Rosa Parks, capable de mener à des changements concrets sans recours à la violence.