Miguel Hernández : Vie, Œuvre et Nature d'un Poète de Génie

Classé dans Langue et de philologie

Écrit le en français avec une taille de 9,45 KB

Miguel Hernández : Tradition et modernité

Les débuts du poète comme écrivain correspondent à ceux d'un apprenti, un poète qui, comme le décrit Dámaso Alonso, est devenu un grand adepte des auteurs classiques jusqu'à découvrir sa propre voix poétique. Sur son chemin, on peut distinguer les étapes suivantes :

Le poète apprenti (1910-1931)

Miguel Hernández est né le 30 octobre 1910 à Orihuela, dans la province d'Alicante. Son père, un homme dur et antipathique, ne l'autorisa à fréquenter l'école que jusqu'en 1924. En mars de cette année-là, il fut placé comme commis dans un magasin de tissus, puis se dédia aux soins du bétail familial. Cette fonction était humiliante pour Miguel, qui devait passer chaque jour avec ses chèvres devant ses anciens camarades d'école.

Il est très probable que ses premiers vers surgissent de cette épreuve : d'abord parce que le soin du bétail lui laissait de nombreuses heures pour réfléchir et compenser la dure réalité de la vie. Il n'est donc pas étonnant que ses premiers poèmes oscillent entre le localisme, les mœurs, le style scandaleux et l'idéalisation. On y trouve des portraits littéraires de ses fonctions de pasteur, des allusions mythologiques ou des textes en panocho (dialecte local). Il alterne entre des raffinements de la tradition moderniste, dans le sillage de Rubén Darío et Juan Ramón Jiménez, et le romantisme intime de Bécquer.

Armé d'un dictionnaire de mythologie, d'un autre de rimes et de langue, ce travail devint un substitut à l'école qui lui manquait. Cette période de formation révèle un « berger poète » qui éduque son oreille à l'octosyllabe et à la romance, influencé par Virgile, Góngora, Garcilaso, Lope de Vega et Saint Jean de la Croix. Son amitié avec Ramón Sijé (pseudonyme de José Marín) marquera sa croissance. Sijé fut son mentor, guidant ses lectures et exerçant une influence décisive sur son catholicisme militant et son amour pour les classiques.

Dans ses premières créations, vers l'âge de seize ans, les scènes mythologiques et orientales abondent. Un exemple de cette poésie attachée à la tradition se trouve dans la section Poèmes perdus de son anthologie, où il démontre une maîtrise du mètre : octosyllabe, pentamètre, dodécasyllabe et vers libre.

Vers la modernité et l'avant-garde (1932)

Le 30 novembre 1931, Miguel Hernández entame son premier voyage à Madrid avec l'espoir d'être reconnu comme un « pasteur petit poète », comme il se décrit à Juan Ramón Jiménez. Après un séjour difficile, il retourne dans son village, mais ce voyage lui permet de rénover complètement ses idées littéraires. Il décide de s'approcher des mouvements d'avant-garde et de renouveler son style, notamment par l'usage de la métaphore.

La commémoration du tricentenaire de la mort de Góngora en 1927 est capitale. Il entre en contact avec la poésie d'Alberti, Gerardo Diego et Jorge Guillén, ce dernier l'influençant par son concept de poésie pure. Son œuvre Perito en lunas témoigne de cette aventure : une syntaxe complexe, un accent culterano héritier de Góngora et un goût pour la métaphore élaborée.

Le titre Perito en lunas est suggestif. « Perito » (expert) évoque sa profession ou sa maîtrise technique, tandis que les « lunes » représentent le mystère. Le livre, initialement intitulé Polyèdres, réduit à 42 octaves, mêle néogongorisme, sensualité et métaphores proches des greguerías de Gómez de la Serna. Des objets du quotidien (coq, taureau, pastèque, roue) y acquièrent une dimension artistique grâce à l'hyperbate et l'anaphore.

La découverte de l'amour (1934-1936)

Avec El rayo que no cesa (Le rayon qui ne cesse), il apparaît comme un poète ayant absorbé l'influence de Quevedo et le sentiment douloureux de Garcilaso. Le sonnet lui sert à exprimer sa passion pour Josefina Manresa, sa future femme. Son amour devient une source de poésie, une « larme affective » et un éclair soudain. On y retrouve des symboles forts : le couteau, le faisceau, le feu ou le taureau.

Il subit également l'influence de Pablo Neruda et Vicente Aleixandre, adoptant l'esthétique de la poésie impure. Miguel se préoccupe désormais de l'existence humaine, de la douleur et de l'anxiété. Ce sont les trois constantes de son œuvre : les trois blessures (la vie, l'amour et la mort). L'amant est comparé à un taureau, habitué à la souffrance et à la tragédie. La peine devient un « ouragan de lave » ou un « couteau carnivore ».

Outre le sonnet, il utilise la silva dans des poèmes comme « Mon nom est la boue », où l'image de la boue domine, menaçante. Son célèbre poème « Élégie à Ramón Sijé », écrit après la mort de son ami en 1935, s'inscrit dans la plus haute tradition funèbre littéraire.

La poésie révolutionnaire (1937-1939)

Avec la Guerre Civile, sa poésie prend un tournant radical. Sa production de guerre se résume en deux recueils : Viento del pueblo (1937) et El hombre acecha (1939). Dans Viento del pueblo, il devient un écrivain enraciné, mêlant lyrisme militant et surréalisme. Pour lui, la poésie est l'essence du peuple. Il se définit comme un soldat-poète, utilisant des images de métal et d'armes.

Dans El hombre acecha, la vision devient tragique et pessimiste. Le poète constate que « l'homme est un loup pour l'homme ». Les prisons deviennent un nouveau symbole vorace. Malgré tout, dans sa dernière chanson, il ose exprimer l'espoir d'un foyer sans larmes. Le 29 septembre 1939, il est arrêté, commençant un périple carcéral qui s'achèvera par sa mort à Alicante le 28 mars 1942.

La prison et la mort (1939-1942)

Son dernier livre, Cancionero y romancero de ausencias, resta inédit pendant des années. Composé de 79 poèmes intimes, il traite de la mort de son premier enfant, de la naissance du second et de la séparation d'avec sa femme. La métaphore y atteint son sommet de perfection, dépouillée de tout artifice. C'est une poésie de vérité nue.

Il utilise des formes traditionnelles (chansons, ballades) avec une prédominance de la rime assonante, proche du populisme de Lorca. Cependant, le livre inclut des poèmes de « grand art » en alexandrins, comme « Enfant de lumière et d'ombre ». Les thèmes centraux sont les trois blessures, la faim et l'absence. Dans « À mon fils », il livre un soliloque émouvant sur le corps de son enfant mort les yeux ouverts, comme Miguel lui-même mourra plus tard.

La poésie espagnole du XXe siècle

Pour comprendre cette période, il faut remonter à la fin du XIXe siècle. Clarín déplorait alors l'absence de jeunes poètes innovants. Seul Bécquer ouvrait la voie. Sous l'influence du symbolisme français (Baudelaire, Verlaine, Rimbaud), le langage poétique se renouvelle. Rubén Darío introduit le modernisme en Espagne avec Azul, soutenu par Valera.

Le modernisme compte des adeptes comme Juan Ramón Jiménez et les frères Machado. Parallèlement, les avant-gardes surgissent avec Ramón Gómez de la Serna. L'ultraïsme et le créationnisme (Gerardo Diego) s'installent. La Génération de 27, guidée par Juan Ramón Jiménez, redécouvre Góngora et fusionne tradition et modernité. Miguel Hernández est la synthèse de tout cela : un disciple capable d'assimiler les classiques, le modernisme et le surréalisme de Neruda ou Aleixandre.

Miguel Hernández et la nature

Miguel Hernández a toujours été viscéralement lié à la nature. Son cadre biographique est celui d'Orihuela, une terre fertile. Son travail de chevrier lui a donné une connaissance directe des cycles de la vie. Il n'écrivait jamais enfermé, mais toujours dans les champs ou les montagnes. Dans ses premiers poèmes, la nature est colorée et parfumée. Il disait : « Le citronnier de mon jardin m'influence plus que tous les poètes réunis. »

Plus tard, cette nature devient symbolique et érotique. Le figuier devient un symbole viril, et les phénomènes météorologiques (foudre, vent) reflètent ses états d'âme. La terre est une composante essentielle ; il se définit par elle : « Mon nom est la boue ». Il est le poète-pasteur, dont la voix s'identifie au terroir du Levant.

Style littéraire et métaphores

La poésie hernandienne est visuelle, presque photographique. Ses métaphores transfigurent les objets usuels (le taureau, la roue, l'épouvantail) avec une rhétorique unique née de l'humilité. Dans ses célèbres Nanas de la cebolla (Berceuses de l'oignon), l'oignon devient une métaphore de la faim et du gel, décrivant la dure réalité de sa famille. Enfin, l'image du soleil reste le moteur de la vie et de la reproduction dans son œuvre tardive.

Entrées associées :