Ortega y Gasset — Raciovitalisme, circonstance et réalité
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Dépassement de la modernité (thème de l'époque)
Ortega y Gasset accorde une importance centrale à l’authenticité, entendue comme fidélité à soi-même et à sa mission personnelle ou collective. Il affirme que chaque individu et chaque époque ont une vocation propre à accomplir. Renoncer à cette mission, c’est trahir son essence. L’authenticité dépasse la sphère personnelle : elle concerne aussi les sociétés, qui doivent être fidèles à leur destin historique. Selon Ortega, notre époque exige de dépasser les fondements de la modernité. Pour l’Espagne, ce dépassement représenterait une chance de transformation politique et sociale, en restant fidèle à l’exigence morale de vivre en accord avec son temps.
Époque moderne : rationalisme et idéalisme
Ortega y Gasset estime que l’époque moderne, fondée sur le rationalisme et l’idéalisme, est désormais en crise. La modernité valorise une raison impersonnelle, intemporelle, détachée de la vie et centrée sur la subjectivité, faisant du monde un simple contenu mental. Ortega critique cette conception abstraite et appelle à la dépasser, non par un retour au réalisme naïf ni par un vitalisme irrationnel, mais en forgeant une nouvelle voie : le raciovitalisme, qui unit raison et vie.
Il affirme que cette crise n’est pas un débat académique, mais une mission historique qui engage l’avenir des sociétés, notamment celui de l’Espagne. Restée en marge de la modernité, l’Espagne pourrait trouver dans cette position un avantage pour entrer dans une nouvelle ère. Ortega insiste sur l'importance de dépasser la subjectivité moderne pour retrouver un lien équilibré entre le sujet et le monde.
Il retrace les racines de l’idéalisme, influencé par le christianisme et approfondi par Descartes, qui aboutit à une conscience enfermée sur elle-même. Le réalisme classique, quant à lui, voit la conscience comme un miroir passif du monde. Ortega refuse ces deux extrêmes et cherche un juste milieu, capable d’embrasser à la fois l’intériorité du sujet et la réalité du monde. Il en conclut que la véritable tâche de notre temps est de dépasser la modernité elle-même, d’en finir avec l’idéalisme, pour faire advenir une nouvelle vision du réel et un nouvel horizon philosophique et culturel.
Métaphore des « dieux conjoints »
Pour dépasser la modernité, Ortega propose la métaphore des « dieux conjoints » : comme des divinités antiques inséparables, le moi et le monde forment une réalité unifiée. Il rejette les excès du réalisme (monde indépendant) et de l’idéalisme (monde construit par le sujet) au profit d’une corrélation essentielle entre subjectivité et réalité. Le moi n’existe qu’à travers ses circonstances, et le monde qu’à travers le regard du moi. Cette vision dynamique remplace l’opposition traditionnelle sujet/objet par une interdépendance vivante, résumée dans sa célèbre formule : « je suis moi et ma circonstance ». La réalité est relation, action, perspective.
La circonstance
Dans sa philosophie, Ortega y Gasset accorde une importance centrale à la notion de circonstance, formulée dans sa célèbre phrase : « je suis moi et ma circonstance ». Déjà présente dans Meditaciones sobre el Quijote (1914), cette idée devient une clé de voûte de sa pensée. La circonstance désigne tout ce qui entoure et constitue le monde vital du sujet : environnement physique, culture, histoire, société, personnes.
Contrairement à la tradition réaliste, Ortega affirme que le monde n’existe pas indépendamment du sujet ; il existe en tant que vécu, en tant qu’objet de préoccupation. Le moi n’est pas une entité isolée découvrant ensuite le monde : il se constitue au contact du monde, qui est toujours perçu et interprété depuis une perspective singulière. Le monde, selon Ortega, n’a pas un être subsistant en soi : son être est fonctionnel, déterminé par son rôle dans notre vie. Cette pensée conduit à une vision dynamique et relationnelle de la réalité, où la vie est le seul lieu d’apparition du moi et du monde.
Le temps joue un rôle fondamental : si la vie est tournée vers l’avenir, elle doit néanmoins s’ancrer dans le présent et le passé propre à chaque sujet. Chaque époque, chaque individu est marqué par un destin lié à sa circonstance. Ortega en conclut qu’on ne peut jamais échapper à sa perspective ni à sa situation historique. Ainsi, la philosophie doit prendre la vie comme point de départ, car c’est dans la vie que se noue l’unité indissociable du moi et de sa circonstance.
La réalité radicale
Ortega y Gasset rejette les positions classiques du réalisme et de l’idéalisme. Le réalisme situe la réalité en dehors de la subjectivité (dans la nature, Dieu, etc.), tandis que l’idéalisme l’identifie au sujet pensant. Ortega propose une troisième voie : la réalité radicale est la vie, définie comme l’union indissociable du moi et du monde. La vie est la première vérité, le point de départ indubitable de toute philosophie : c’est la réalité dans laquelle toutes les autres prennent sens.
Réalité radicale : sens épistémologique
La certitude première n’est pas le « je pense » cartésien, mais « je vis avec mon monde ». Le moi n’est jamais seul : il est toujours déjà plongé dans un monde qui l’environne, l’affecte, le conditionne. Cette coexistence originaire entre sujet et monde constitue le socle à partir duquel toute connaissance authentique peut être construite.
Réalité radicale : sens ontologique
Ortega affirme que l’être, c’est vivre. Ce n’est pas une essence abstraite, mais un devenir concret : ma vie constitue mon être. Les choses n’ont d’être que dans leur relation à ma vie. Ainsi, il dépasse les deux doctrines opposées : comme le réalisme, il reconnaît l’existence du monde ; comme l’idéalisme, il affirme que ce monde est indissociable de la subjectivité.
La notion de vie
La vie n’est pas une substance comme le corps, l’âme ou l’esprit : c’est une expérience vécue, immédiate et singulière. Elle désigne tout ce qui se donne dans le rapport direct au réel : aimer, penser, ressentir, désirer, imaginer… La vie est le cadre concret, dynamique et irréductible dans lequel toute réalité devient intelligible.
Les catégories de la vie
- Se vivre soi-même : Vivre, c’est se sentir vivre. Nous avons conscience de nos pensées, de nos actes, de nos émotions. Cette conscience de soi est constitutive de l’expérience humaine.
- Être dans le monde : Le moi est toujours lié à une circonstance (culture, époque, société, nature…). Le monde n’est pas une entité extérieure mais ce qui nous affecte et nous conditionne.
- Fatalité et liberté : Notre situation (langue, époque, corps…) nous est imposée, mais en elle nous devons choisir et agir. Cette structure mixte fait de la vie un équilibre entre destin subi et liberté assumée.
- La vie comme projet : L’homme est un être tourné vers l’avenir. Ce qui le définit n’est pas ce qu’il est, mais ce qu’il décide de devenir. La vie est toujours une construction, un projet à réaliser.
Le perspectivisme
Le perspectivisme d’Ortega y Gasset rejette à la fois l’objectivisme, qui prétend à une vérité unique indépendante du sujet, et le subjectivisme, qui nie la possibilité de vérité. Pour Ortega, toute connaissance est ancrée dans une perspective singulière : on ne connaît le monde qu’à travers la position qu’on y occupe. Chaque point de vue révèle une part du réel, rendant chaque individu et chaque culture irremplaçables. Il n’existe pas de vérité absolue mais une pluralité de vérités partielles. La vérité devient ainsi la fidélité à une perspective, fondement d’une raison vitale et historique, non abstraite.
Nouvelle conception de l'être
Pour Ortega y Gasset, l’être fondamental n’est pas une entité abstraite mais la vie concrète, c’est-à-dire l’ensemble de nos expériences vécues. Chaque existence individuelle constitue la réalité radicale, le fondement de tout être. Contrairement à la tradition réaliste, qui considère les choses comme indépendantes de nous, Ortega affirme que le sens des choses — leur être — est construit par nous.
La vie est un chaos instable, irrationnel, comparable à un naufrage. Pour survivre, nous devons interpréter le monde, lui donner une structure, en élaborant des concepts et convictions qui rendent les choses stables et prévisibles. Ce processus donne naissance à l’être des choses : une construction intellectuelle vitale, non une essence immuable. L’intelligence joue un rôle opératoire : elle permet à l’homme de s’orienter dans le chaos, de construire un monde ordonné. Ortega ne tombe pas pour autant dans l’idéalisme pur : il insiste sur le fait que ce n’est pas l’esprit qui crée les choses, mais que les choses, en nous résistant, exigent une réponse interprétative. Ainsi, l’être n’est pas découvert ni inventé arbitrairement, mais élaboré face aux exigences de la vie. L’être des choses est donc une création humaine en interaction avec la réalité, indispensable à notre survie et à notre orientation existentielle.
Raison vitale : nouvelle conception
Dans la philosophie d’Ortega y Gasset, la raison vitale remplace la raison pure, traditionnellement utilisée pour atteindre un savoir objectif, détaché des particularités humaines et culturelles. Ortega rejette cette approche abstraite, soulignant que la réalité première, la vie, ne peut être pleinement comprise que par une raison enracinée dans l’existence vécue et dans l’histoire. Selon lui, la raison est indissociable de la vie, et toutes les facultés humaines (raison, imagination, mémoire) sont des outils vitaux permettant de résoudre les défis de l’existence.
La raison vitale valorise la vie en elle-même et les valeurs qui lui sont propres. Elle reconnaît l'irrationalité qui caractérise l’existence, non seulement dans le monde vécu, mais aussi dans des domaines comme les mathématiques et les sciences. Contrairement au rationalisme qui cherche à éliminer cette irrationnalité, la raison vitale accepte l’incohérence et les contradictions du monde réel. Pour Ortega, la raison est un outil indispensable pour donner sens à l’existence, mais elle doit aussi intégrer les dimensions irrationnelles et historiques de la vie.
Sa philosophie du raciovitalisme se distingue des vitalismes irrationnels comme celui de Nietzsche. Ortega considère la raison non comme un obstacle à la vie, mais comme un moyen de rendre la réalité intelligible et de faire face au chaos de l’existence. Il promeut une réconciliation entre la rationalité et la réalité vécue, en soulignant que la raison, loin d’être abstraite, est une fonction vitale qui nous permet d’agir et de comprendre le monde.