Technique et Sagesse : Bergson, Descartes, Jonas, et Plus

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Bergson : Un Supplément d'Âme Nécessaire

Progrès Technique et Sagesse

  • Bergson a écrit que le progrès de nos techniques appelle un supplément d'âme.
  • Nos progrès techniques ont accru d'une façon incroyable la puissance du corps humain. Par contre, la sagesse de l'homme n'a pas augmenté de la même façon.
  • Or, permettre à l'homme de posséder une telle puissance alors qu'il manque de sagesse est forcément dangereux.
  • D'où la nécessité de devenir plus sage.

Homo Sapiens ou Homo Faber ?

  • Homo faber est une expression latine.
  • Traduction : homme ouvrier, homme qui fabrique.
  • Expression pertinente, selon Bergson, car nul autre animal ne dispose d'une capacité à fabriquer comparable à celle de l'homme.
  • Nul autre animal ne s'est doté d'autant de techniques : maison, habits, outils, etc.
  • Cette capacité fabricatrice de l'homme en fait un être à part, un être qui est parvenu, au fil des siècles, à prendre le dessus sur les autres animaux, sur la nature elle-même.
  • Bergson estime donc que l'expression homo faber caractérise mieux l'homme que l'expression homo sapiens.

Descartes : Maître et Possesseur de la Nature

  • Pendant longtemps, les hommes furent bien obligés d'obéir à la nature : elle était leur maître, ils devaient lui obéir.
  • Avec l'apparition d'un savoir nouveau, on peut espérer un renversement de la situation. L'homme deviendra comme "maître et possesseur de la nature". Il se fera donc obéir d'elle.
  • D'ailleurs, Descartes est catholique et pour lui, l'être tout-puissant est Dieu et l'homme ne peut prétendre concurrencer Dieu. Néanmoins, le développement d'un savoir nouveau permettra l'élaboration de techniques nouvelles qui confèreront à l'homme une puissance bien plus grande que celle qu'il avait jusque-là. Pour Descartes, la technique est franchement positive. Grâce à elle, l’homme parviendra à dominer la nature, et cette domination est forcément positive. La technique devrait libérer l'humanité, et la libérer en particulier de la souffrance du travail et de la maladie. Ainsi, la domination sur la nature serait un moyen d’alléger la souffrance humaine. Dans ces conditions, la technique, qui n’est rien d’autre que le moyen de cette domination, est positive.
  • Il pressent que tous ces progrès vont changer la vie des hommes et leur rapport à la nature.
  • Jusqu'ici en effet, les hommes étaient principalement soumis à la nature, comme les animaux. Certes, l'homme depuis longtemps a inventé des techniques, à la différence de l'animal. Et par ces techniques, il s'était déjà libéré d'un certain nombre de contraintes naturelles.
  • Mais avec l'apparition d'une science nouvelle, plus sûre, plus exacte, la puissance des hommes sur la nature devrait s'accroître significativement et faire de l'homme un maître de la nature.

Jonas : La Technique, un Danger pour l'Humanité

Elles ne sont plus seulement des procédés qui permettent à l’homme de faire mieux ce qu’il pouvait déjà faire. Elles ne sont plus des procédés qui permettent aux hommes de faire des choses que jusque-là ils étaient incapables de faire. Elles sont des procédés qui permettent à l’homme de modifier en profondeur le monde naturel, de le définir à son gré. Elles sont « utopiques ». Il y voit un danger (caractère peu vivable de nos utopies, danger de voir se réaliser un monde cauchemardesque, conséquences mal cernées de notre puissance technique).

La Technique et la Mort

  • L'immortalité était, depuis que l'homme existe, une utopie ; elle est désormais un espoir assez raisonnable.
  • Les hommes rêvaient de ne pas mourir tout en sachant fort bien que ce n'était pas possible. Ce n'est plus le cas. L'immortalité est presque un rêve raisonnable.
  • La première de ces conséquences est la surpopulation.
  • Pour y remédier, il faudrait sans doute arrêter de se reproduire.
  • On aurait alors un monde sans jeunesse. Cela faisait partie de la condition humaine. C'était un invariant.
  • Avec l'immortalité, cela changerait.
  • L'immortalité et l'absence de jeunesse sont des modifications de la condition humaine.
  • Ces modifications, l'homme n'avait jamais eu à les affronter. Les techniques ne sont pas faites pour les traiter.
  • Ce bouleversement est donc un problème.

La Technique et la Nature

  • Les techniques sont développées pour résoudre des problèmes. Désormais, elles deviennent des problèmes.
  • Jonas prend acte des progrès effectués par la technique, de son caractère utopique. Et donc du danger qu’elle représente.
  • Il note qu’il y a là une situation nouvelle.
  • Pendant des siècles, ce fut la nature qui représentait un danger pour l’homme. C’était elle qu’il craignait, et il cherchait, par ses techniques, à la maîtriser. Dominer la nature, afin qu’elle ne nous écrase pas, telle était la finalité des techniques.
  • Maintenant, la situation s’est en grande partie renversée.
  • Désormais, c’est la nature qui est en danger, et ce sont les techniques qu’il faut craindre.
  • Ce qui menace l’homme, ce n’est plus la nature, mais les techniques qu’il développe.

Mill : La Technique, un Moyen de Combattre la Nature

On trouve chez Stuart Mill une valorisation franche et nette de la technique. Il la justifie ainsi. Il fait remarquer que la nature n'est pas généreuse envers les hommes. Alors, par leurs techniques, les hommes parviennent à extorquer à la nature des choses qu'elle ne leur donne pas "naturellement" :

  • Ainsi, l'homme a trouvé le moyen technique de se chauffer quand la nature, en hiver, impose le froid.
  • Il a trouvé le moyen technique de manger des fraises en hiver quand la nature ne fait plus pousser de fraises.
  • Il a trouvé le moyen de faire enfanter des femmes qui "naturellement" ne le pouvaient pas.
  • Etc.

La technique vient donc faciliter la vie des hommes. Soyons plus précis : elle leur apporte non seulement le confort matériel mais aussi le confort psychologique en diminuant les incertitudes de la vie. Dans ces conditions, lorsque des personnes affirment qu'il faut respecter la nature, qu'il faut vivre conformément à la nature, Mill les trouve hypocrites ou stupides ; car elles profitent malgré tout des progrès techniques. Pour Mill, la nature est plutôt l'ennemi de l'homme et par la technique, celui-ci combat la nature.

Platon : Critique du Mythe de Protagoras

L'Homme, un Animal Nu ?

  • L'homme est un animal nu : voilà le point central du mythe.
  • Mais cette idée est très contestable.
  • Certes, si l'on abandonne un homme, sans aucune technique, au fin fond d'une forêt glaciale, il ne survivra pas.
  • Mais si on l'abandonne sur une plage de Tahiti, il survivra.
  • Inversement, si on abandonne un chat au milieu du désert, il ne survivra pas.
  • Il faut en conclure que tous les êtres vivants sont adaptés à un certain milieu.
  • L'homme aussi. Il n'est pas dénué de toute technique naturelle. Il en possède au contraire : il a des dents, des ongles, des jambes pour courir, etc. Ces techniques, peu spectaculaires sans doute, lui permettent de s'adapter à certains milieux.
  • Il n'est donc pas un animal nu.
  • Le développement de technique n'est pas une nécessité vitale pour lui. Il ne relève pas d'un besoin.

Mythe de Protagoras

  • L'homme n'est pas un animal comme les autres, la nature paraît l'avoir oublié, il est moins bien doté que les animaux, il apparaît comme un animal nu.
  • Il ne paraît pas difficile de justifier cette idée d'une nudité de l'homme :
  • Ôtons à un homme toutes les techniques qu'il a inventées lui-même ; on obtient un homme, au sens propre comme au figuré, nu.
  • Abandonnons-le ainsi dans une forêt ; survivra-t-il ? Non. "Dénudé" de toutes ses techniques, l'homme semble être en danger et peu propre à assurer ses moyens de subsistance.
  • C'est bien cela que suggère le mythe de Protagoras.
  • Et comme le mythe, il semble que c'est par l'invention de techniques que l'homme parvient à compenser sa nudité naturelle.
  • On en vient donc à une thèse assez claire : l'homme est dans la nécessité d'inventer des techniques car la nature ne lui en a pas donné ; elle lui a par contre fourni une raison qui lui permet d'inventer les techniques qu'il n'a pas.
  • Inventer des techniques relève du besoin pour l'homme et même d'un besoin vital.

Nudité

  • Idée qui a été vue dans le mythe de Protagoras.
  • À cause de l'étourderie d'Épiméthée, l'homme est sur le point d'apparaître sur Terre sans avoir les moyens de s'adapter à la vie qu'il va devoir mener.
  • On peut donc parler de la nudité de l'homme. Pas seulement parce que cette idée est dans le mythe de Protagoras, mais aussi et surtout parce que c'est une idée qui nous vient assez spontanément à l'esprit. En nous comparant aux animaux, nous avons l'impression que la nature nous a un peu oubliés. Nous pensons que nous ne possédons pas de techniques naturelles pour nous adapter au monde qui nous environne. Et on en conclut que si les hommes ne développaient pas par eux-mêmes des techniques, ils se mettraient en danger. C'est la nudité de la nature humaine qui rendrait le progrès technique nécessaire.
  • On a vu que cette thèse est contestable et qu'il est plus juste de penser que l'homme n'est pas un animal nu. L'idée de nudité de l'homme est sans pertinence.

Calliclès et l'Ordre Naturel

  • À la base des arguments de Calliclès se trouve d'abord un présupposé que nous ne partageons pas : il y a des hommes forts et des hommes faibles.
  • Autrement dit, il y a des hommes qui n'ont pas pour souverain bien le seul fait de vivre, mais qui veulent bien vivre et qui pour cela n'ont pas peur de mourir ou de souffrir. Il y a aussi des hommes qui rejettent la morale commune, celle de la foule parce qu'ils en sentent l'illégitimité.
  • Mais à la base des arguments de Calliclès, il y a aussi une affirmation très forte d'une certaine idée de la justice.
  • Ce qui est juste, selon lui, c'est que "le meilleur ait plus que le moins bon et le plus fort plus que le moins fort" (483c-d).
  • Et il se justifie en disant : "Partout il en est ainsi, c'est ce que la nature enseigne" (483d).
  • Calliclès renvoie donc à un ordre naturel, celui que l'on observe dans la nature.
  • Dans la nature, les inégalités règnent et le plus fort domine le plus faible.
  • Il n'y a que dans les sociétés humaines que les choses se passent autrement et on essaie de nous convaincre que c'est bien ainsi.
  • Mais pour Calliclès, c'est contre-nature, contre l'ordre naturel.
  • Suivre la nature, vivre conformément à la nature, ce serait vivre selon les mêmes règles qui ordonnent le monde animal : l'inégalité et la force.

Calliclès et sa Version de la Loi Naturelle

  • Il ne faut pas réfléchir très longtemps pour découvrir une loi naturelle : celle du plus fort. Tout dans la nature semble être soumis à cette loi, des végétaux, en passant par les plus petits animaux jusqu’aux plus grands.
  • Ne faut-il pas alors que l’homme respecte lui aussi cette loi ? N’est-ce pas là la base sur laquelle nous devons nous appuyer pour discerner le juste et l’injuste ?
  • Il développe, pour se justifier, 3 arguments :
  1. Il commence par montrer que les lois suivies par les Athéniens et tous les peuples démocratiques reposent sur l’idée d’égalité. Ce qui est juste selon ces lois, c’est que tous soient égaux. Les meilleurs et les plus forts ne peuvent pas avoir de privilèges. Calliclès insiste alors sur le fait que c’est là une idée inventée par les faibles pour se protéger des forts. C’est à ses yeux une façon de discréditer la loi des hommes. C’est une loi qui n’a pas d’autre fondement que l’intérêt. L’intérêt des faibles qui veulent se protéger des forts. Ce n’est pas suffisant pour que les lois fondées sur l’égalité soient légitimes.
  2. Il montre ensuite que la nature obéit à une tout autre loi, celle du plus fort. Et il ajoute que beaucoup de peuples obéissent à ce principe, notamment les Perses. Si tant de peuples ne font pas de l’égalité la justice, c’est que la domination du fort a une certaine évidence.
  3. Enfin, il insiste sur le fait que ça ne peut être que par une sorte de manipulation (qui se nomme éducation) que l’on parvient à convaincre les hommes qu’ils doivent se tenir tous pour égaux. C’est tellement contraire à l’évidence qu’il faut recourir à des artifices de langage (faire de beaux discours), à des raisonnements trompeurs pour y parvenir. Il y a là, peut-être, une allusion à une fable d’Ésope où les lièvres voulaient être les égaux des lions : ceux-ci répondirent : où sont vos dents et vos griffes ? Il faudrait beaucoup d’éloquence pour que des lièvres convainquent des lions de ne plus se comporter en lions et tout le monde verrait l’absurdité d’une telle situation.
  • Bien évidemment, Calliclès n’est qu’un personnage fictif mais si Platon invente ce personnage, c’est sans doute qu’à son époque l’idée que ce qui est juste est l’inégalité, que la force donne des droits et que les plus forts doivent dominer les plus faibles, devait être soutenue par certains. Et on sait bien qu’elle le fut tout au long de l’histoire.

Le Mythe d’Icare : Une Mise en Garde ?

  • Dédale et son fils Icare sont retenus prisonniers en Crète. Dédale, architecte ingénieux, crée des ailes avec des plumes et de la cire. Le père et le fils s'envolent, mais ce dernier s'approche trop du soleil et tombe dans la mer où il meurt.
  • De quoi s'agit-il dans ce mythe ? D'abord d'une technique (voler, voler avec des ailes). D'une technique qui conduit à un malheur (un père perd son fils). D'une technique qui donnerait aux hommes le pouvoir de faire une chose que la nature n'a pas prévue pour eux (voler). Une technique qui permettrait de dépasser les limites dans laquelle la nature (ou les dieux) nous a enfermés.
  • Quelle leçon faut-il tirer de ce mythe ? Sans doute qu'il ne faut pas vouloir dépasser les limites que nous impose la nature.
  • Mais devons-nous accepter cette leçon ?

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