Le Travail : Formation, Contrainte et Liberté

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Les Effets du Travail sur l'Homme

Le Travail : Une Formation Entre Contrainte et Dépendance

Les conditions dans lesquelles s'effectue le travail ont évolué avec l'histoire. L'homme a d'abord vécu dans de petites collectivités où tout le monde était égal devant l'impératif de survie et les tâches nécessaires pour le satisfaire comme la chasse, la pêche ou la cueillette. Tout le monde travaillait. Avec les difficultés climatiques, l'errance et le nomadisme qui les ont suivis, la nécessité et surtout la rivalité entre clans ont conduit à des guerres de territoires, devenues de plus en plus meurtrières avec l'invention de la métallurgie et des armes. Ces guerres ont mené à l'esclavage, les premiers esclaves étant des prisonniers de guerre contraints de travailler pour les vainqueurs. Alors, le travail devient une contrainte et l'inégalité devant le travail se met en place. Même en temps de paix, cette situation s'est généralisée : les plus démunis travaillent le plus durement dans des conditions difficiles. La notion du travail comme contrainte est apparue. L'esclave est un instrument vivant, venant avant les autres [...]. Si les navettes [au moyen desquelles on tisse la laine] tissaient toutes seules, le maître des travaux n'aurait pas besoin de serviteurs, ni les chefs de familles, d'esclaves.

Si le travail peut être perçu comme une contrainte, certains philosophes ont montré que ceux qui ne travaillent pas dépendent du travail des autres. C'est la dialectique du maître et de l'esclave, développée par Hegel dans Phénoménologie de l'esprit. Il montre que le travail, au départ subi par un être dépendant, forme et éduque le travailleur. Celui-ci acquiert des savoirs et des savoir-faire qui constituent une formation essentielle. Le maître, au contraire, sombre dans l'oisiveté, l'ennui et la guerre destructrice. Ainsi, le travail, devenu rapidement une dépendance, est aussi, par le progrès technique, la conquête d'une liberté, celle de la connaissance. Sans devenir l'esclave de son esclave, le maître devient dépendant dans la mesure où il ne travaille pas car il a besoin du savoir technique de son esclave. L'esclave prépare la nourriture pour son maître. Il fabrique même, plus tard, les armes au moyen desquelles celui-ci fait la guerre, et ainsi domine celui qui le sert et dépend de lui. Par ce moyen, l'esclave devient un artisan et, s'il apprend le maniement de l'arme, il devient aussi un guerrier. Le maître s'approprie les armes mais n'en maîtrise que le maniement, non la fabrication. C'est pourquoi Grecs et Romains ont reconnu un dieu de la métallurgie, Héphaïstos ou Vulcain, aux côtés d'un dieu de la guerre, Arès ou Mars.

Le Travail pour Former l'Homme d'un Point de Vue Moral

Emmanuel Kant considère que le travail est un devoir envers soi-même, un devoir qui forme l'homme moralement parlant. Pour Emmanuel Kant, le travail satisfait la conscience morale et la fierté humaine. Ainsi, l'animal satisfait ses besoins par l'instinct, l'homme par le travail. Il lui faut néanmoins pour cela un effort qui le sorte de la paresse. Le travail est donc un devoir et son habitude, une vertu. Aristote explique d'ailleurs que la vertu est l'habitude du bien. L'homme qui travaille serait alors un homme meilleur, plus moral, un homme dont la formation est plus accomplie car il se dépasse. De plus, comme le souligne Freud, le travail peut être considéré comme un bien en lui-même. Être normal, c'est aimer et travailler. Freud ne parle pas seulement du travail social, mais de tout effort pour mûrir et changer ainsi notre propre nature. Il évoque le travail du deuil, effort mental pour surmonter la perte d'un être cher. Le terme travail est alors pris comme une métaphore et signifie l'effort sur soi-même. Il faut encore réserver une place particulière à l'art, travail sur soi-même qui aboutit à la sublimation, c'est-à-dire à des œuvres qui transfigurent les épreuves subies par l'artiste dans sa vie ainsi que ses désirs refoulés.

Le Travail pour Former l'Homme à Vivre avec les Autres

Travail et Société

Le travail forme l'homme à la sociabilisation et lui apprend donc à vivre en société. Le travail est en effet lié à la diversité des techniques et à la nécessaire coopération sociale. À la chasse, un homme rabat le gibier et l'autre prépare le piège. Le travail est divisé entre les hommes. Les philosophes ont comparé cette division à celle d'un organisme, où toutes les parties (les organes avec leurs fonctions respectives) concourent à un même résultat. Pour que le travail aboutisse, il faut pouvoir coopérer. C'est pour cette raison que de nombreux philosophes voient dans la division du travail un facteur de cohésion sociale. On peut citer Platon et Aristote, mais également Adam Smith ou Emmanuel Kant. Tous soulignent que la division du travail favorise l'échange. La division du travail est la répartition de l'ensemble des tâches à accomplir dans une société ou un groupe humain, indépendamment du statut social. Mais on parle surtout de division sociale du travail, en fonction du statut social (esclaves ou travailleurs libres comme les artisans ou commerçants, ou employés et dirigeants) et même du genre de travail à effectuer (manuel ou intellectuel). Toute activité de production implique en effet la répartition des tâches dans un ensemble organisé.

Travail et Échange

Le travail favorise également la communication, donc le rapport avec les autres. Il fait vraiment de l'homme un être social. Pour Hegel, travail et langage sont d'ailleurs liés, il les considère comme les deux premières extériorisations (c'est-à-dire manifestations) de la conscience dans sa relation de reconnaissance par les autres consciences. C'est en travaillant avec les autres que le langage, le rapport humain et la communication se sont développés. Le philosophe français Tran Duc Thao voit l'origine du langage dans la communication des premiers hominidés (ancêtres de l'homme). Les chasseurs se faisaient des gestes qui sont devenus des mots lorsqu'ils tentaient de rabattre le gibier les uns vers les autres. Le langage devient un instrument de la socialisation, comme support du travail lui-même. Il permet à l'homme de maîtriser son environnement et de se former lui-même. Quelle que soit sa pénibilité, il développe la communication. Ceux qui ne travaillent pas peuvent donc se sentir exclus et frustrés de la compagnie de leurs semblables.

Le Travail et ses Liens avec la Liberté

Le Travail comme Moyen pour Être Libre

Le règne de la liberté commence seulement à partir du moment où cesse le travail dicté par la nécessité et les fins extérieures. Karl Marx. Le travail a permis à l'homme de se libérer de la nature, de se sociabiliser et d'emmagasiner des connaissances, donc de se dépasser. D'ailleurs, même si les philosophes antiques assurent que le travail n'est pas pour les hommes libres, eux-mêmes travaillent puisqu'ils réfléchissent au monde et à la condition de l'homme et condamnent sévèrement l'oisiveté. Le travail dit intellectuel semble ainsi être une marque de la liberté humaine. Par ailleurs, le travail a évolué au cours de l'histoire. En Occident, de nombreux changements ont permis de ne plus être exploité comme autrefois. Ainsi, Karl Marx souligne qu'il y a plus de liberté pour le travailleur dans le capitalisme que dans le servage féodal ou dans l'esclavage. Dans le capitalisme en effet, des salariés vendent librement leur force de travail sur un marché déterminé seulement par la concurrence des travailleurs en recherche d'emploi. Leur force de travail est achetée tout aussi librement par les propriétaires des moyens de production ou détenteurs du capital industriel, commercial ou financier. L'esclave, au contraire, est la propriété de son maître. Ce dernier consomme ou revend ce que l'esclave produit, sans lui reverser aucun salaire.

Le Travail comme Obstacle à la Liberté Humaine

Toutefois, le travail est souvent associé à quelque chose de difficile. Étymologiquement, travail signifie d'ailleurs contrainte ou même moyen de torture (tripalium en latin). La Bible fait même du travail la conséquence du péché. En effet, Dieu punit Adam et Ève en associant le travail à la douleur et l'effort : tu travailleras à la sueur de ton front. Le travail serait alors une punition. Par ailleurs, l'idée que le travail rend libre a été exploitée au XXe siècle par des idéologies comme le nazisme ou le stalinisme, alors que c'est l'asservissement voire la destruction des hommes qui a effectivement été mis en place. Le slogan le travail rend libre (Arbeit macht frei) figurait au fronton du camp de concentration nazi de Dachau alors que les hommes y étaient exploités et tués. Le stalinisme a aussi fait l'apologie de l'effort de travail extrême, immortalisé par le mineur Stakhanov sous le nom de stakhanovisme. De plus, même si le travail forme la conscience du travailleur grâce à l'acquisition du savoir technique, de nombreux travailleurs semblent plutôt aliénés que libres. Ainsi, le travail ouvrier, industriel ou même bureaucratique peut aliéner, c'est-à-dire rendre étranger à soi-même. Le philosophe hongrois Georg Lukacs assure que le travail peut aussi réifier, c'est-à-dire donner l'apparence d'une chose. Dans le film de Charlie Chaplin Les Temps modernes, le travail n'est pas libérateur, les ouvriers sont vus comme des êtres mécaniques répétant à la chaîne, inlassablement, le même geste toute la journée. Le personnage de Charlot est même pris dans les rouages de la machine : il devient un objet, il subit.

Un Monde sans Travail pour Plus de Liberté

Avec le progrès technique, l'idée d'un monde sans travail semble possible. C'est ce que Jeremy Rifkin développe dans Fin du travail. On pourrait alors choisir de ne pas travailler (ou de travailler très peu) et vivre de l'air du temps comme le bon sauvage du Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes de Jean-Jacques Rousseau.

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