Analyse de Juste la fin du monde : Crises et Langage
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I. Crise personnelle
1. Une crise fixe
Louis, en tant que personne statique, choisit le silence plutôt que la parole. Même s’il veut annoncer sa mort au début de l’œuvre, il ne le fait pas car il veut que les autres membres de sa famille puissent parler comme s’il n’allait pas mourir. En effet, annoncer sa mort aurait biaisé le retour, car on ne peut pas s’énerver contre un mourant. Ainsi, Louis, même si c’est le personnage principal, choisit de garder le même statut au cours de la pièce : celui du protagoniste mourant silencieux qui écoute pour entendre l’autre, l’aimer et, peut-être, être aimé.
Le retour de Louis représente aussi le retour du fils prodigue, car Louis est admiré par sa famille. Cela le limite à l’image de l’enfant avec un don, celui de l’écriture, « ce don » qui ne se sent pas aimé, qui est seul et qui est abandonné, même si la solitude est son choix. Par conséquent, il s’agit du retour de la victime, du voyageur de la « bonté même ». C’est cette image qu’incarne Louis au cours de l’œuvre et c’est pour cela que Catherine Brun dit que « Louis est une figure intouchable ».
Lagarce insiste sur le paradoxe que crée Louis lorsqu’il parle de sa solitude. Notamment, dans la scène cinq de la première partie au cours de laquelle Louis fait son deuxième monologue. Dans ce monologue, il exprime ce paradoxe : il souffre car il est seul, mais il s’est isolé : « on m’abandonna, car je demande l’abandon ». Il le redit différemment plus tard : « on m’abandonna toujours… Parce qu’on ne saurait m’atteindre, me toucher ». Grâce à ce passage, on note que les raisons de cette solitude sont :
- Tout d’abord, il n’est pas en présence physique de sa famille, il a mis de la distance entre eux et lui.
- Ensuite, il ne correspond pas au mythe de fusion des corps et des cœurs avec les membres de sa famille.
- Enfin, il éprouve un sentiment de solitude quel que soit le nombre de personnes qui l’entourent.
Cependant, la crise est visible car non seulement il prend conscience de ce paradoxe, mais il ne dit même pas pourquoi il recherche cette solitude qui, pourtant, le fait souffrir : « je n’aime personne et je suis solitaire ». L’homosexualité de Louis, qui est l’un des non-dits de la pièce autour duquel tournent certains des échanges, est sans doute la cause de cette volonté d’éloignement. S’éloigner, c’est échapper au jugement de l’autre, c’est se protéger. On peut le comprendre dans une relation familiale qui peut être pleine d’attentes, de tabous et de déceptions. Louis adopte donc une position fixe loin de sa famille pendant plus de douze ans.
En effet, cet éloignement a fait que Louis sait qu’il est déjà mort pour les autres car il s’est isolé, même si sa famille ne connaît pas encore la nouvelle. Son départ les a forcés à l’aimer, sans le voir, comme l’on ferait d’un défunt. C’est pour cela qu’au cours de la pièce, on a l’impression qu’il est là sans être là. Notamment pendant l’« Intermède », lorsque tout le monde le cherche mais qu'il ne répond pas.
2. Une crise en mouvement
Antoine est l’un des seuls personnages en mouvement dans toute la pièce. En effet, les personnages ont du mal à être dans le présent, d’où l’abondance du passé composé ou du futur, car on contemple toujours un autre temps : les souvenirs ou l’anticipation de l’avenir.
Dans la scène 3 de la deuxième partie, Antoine parvient à faire une tirade. C’est une partie clé de l’œuvre car, pour la première fois, l’un des personnages est dans le présent en train de parler à quelqu’un en face de lui, ici Louis.
Antoine veut toujours fuir, il ne reste jamais en place. Il est opposé à son frère Louis, silencieux et statique. Antoine est bruyant, il parle beaucoup car il n’arrive pas, comme son frère, à rester dans le silence.
Antoine est une personne qui ne supporte pas d’être figée sous l’étiquette du frère brutal, d’où ses répliques : « brutal », « je ne voulais pas être brutal », « je ne suis pas un homme brutal, ce n’est pas vrai, c’est vous qui imaginez cela, vous ne me regardez pas, vous dites que je suis brutal, mais je ne le suis pas et ne l’ai jamais été » et « Je suis un peu brutal ? Pourquoi tu dis ça ? Non. Je ne suis pas brutal. » lorsque Catherine lui dit « tu es un peu brutal {...} parfois tu es un peu brutal ». Or, ses actions et son langage le sont, notamment quand il dit à Louis : « Tu me touches : je te tue. »
Le théâtre, c’est l’art de montrer. En effet, le genre théâtral valorise la mimésis que la mise en scène permet de mettre en valeur.
La représentation cinématographique de la pièce par Xavier Dolan, par exemple, permet d’illustrer davantage le mouvement d’Antoine qui s’oppose à la fixité de Louis par les paroles et les gestes.
Louis ne bouge pas beaucoup, il marche lentement et son visage reste figé, sauf pour « ces deux ou trois mots » et son « petit sourire ». Antoine parle fort, il touche les autres personnages, il bouge constamment dans tous les sens et menace même de frapper Louis.
On retrouve cette notion de crise personnelle en mouvement dans le film The Father (Le Père) de Florian Zeller. La fille de son père, atteint d’une maladie, bouscule tout dans sa vie, dont sa relation conjugale, pour s’occuper de son père en l’accueillant chez elle. Elle essaye de tout changer pour que son père soit heureux, mais il ne l’est jamais.
Le père subit malgré lui une crise personnelle en mouvement à cause de sa maladie qui trouble sa mémoire. Ainsi, ses alentours sont toujours en train de changer : le décor de l’appartement change et les personnages changent d’apparence pour montrer au public ce qu’il ressent.
II. Crise familiale
1. Les retrouvailles ont semé la crise
La pièce de Lagarce reprend la thématique du fils prodigue de la Bible qu’il a déjà développée dans d'autres pièces. En effet, Louis incarne la figure du fils prodigue. Cela est à l’origine de la crise familiale car, lorsqu’il revient, il est déjà déraciné de sa famille et de son lieu de naissance.
Dans la scène 3 de la deuxième partie, le personnage de Louis comprend qu’il est déjà mort pour les autres car il s’est isolé, même si sa famille ne sait pas encore la nouvelle. Or, Louis se rend compte qu’ils sont devenus étrangers les uns aux autres. Il est un revenant, il revient du côté des vivants avec, paradoxalement, la mission de dire qu’il va mourir.
Le fils prodigue est l’aîné de la famille ; donc, lorsqu’il revient, les autres personnages se concentrent sur ce fils qui s’est métamorphosé en une sorte d’idole. Louis se « plante » au centre de la famille, ce qui crée inévitablement un déséquilibre familial et donc des conflits. Les autres personnages savent que Louis ne reviendra peut-être pas avant encore 12 ans, donc c’est leur seule chance pour dire tout ce qu’ils ont sur le cœur, toutes les choses non dites qu'ils gardaient jusque-là pour eux.
Le retour de Louis vient bouleverser l’équilibre familial et réveiller les souffrances de chaque membre de la famille.
Une des grandes clés de lecture de cette pièce est le fait qu’il n’y a pas de déséquilibre entre les personnages. Il y a un équilibre des forces entre Louis et sa famille car tout le monde est à la fois victime et coupable. Les lecteurs ne peuvent pas prendre parti car personne n'incarne le rôle du gentil ou du méchant. Cela rajoute une strate de complexité à la pièce et à la crise familiale, puisqu’on ne peut pas rejeter la faute sur une seule personne.
2. Violence dans un huis clos
La violence psychologique dans la pièce est la plus visible dans le conflit entre les deux frères ennemis : Louis et Antoine. Le retour du fils prodigue, pour Antoine, est le retour du frère aîné rival ; il réactive les complexes, les passions et la jalousie. En effet, les deux frères s’opposent dans une hiérarchie morale.
Lors de la tirade émotive d’Antoine dans la deuxième partie, scène 3, Antoine dénonce le manque d’authenticité de leur rapport. En effet, chacun joue un rôle. Ainsi, Louis a créé des rapports de force et a distribué ces rôles. Ce qui a obligé Antoine à être spectateur de sa propre souffrance, car il n’a pas le droit de souffrir.
Louis joue le rôle du mal-aimé, de la victime. Il est dans une certaine posture, un certain texte, le silence et un certain genre théâtral : la tragédie. « C’est lui l’homme malheureux ». À cause de Louis, Antoine s’est senti coupable d’une faute inconnue. En tant que porte-parole contre le fils aîné, il étend ce sentiment à toute la famille : « tu nous accables ».
Cette relation fraternelle sans père nous rappelle les frères d’Œdipe : Polynice et Étéocle. Le combat entre ces deux personnages était inévitable sachant qu’il n’y avait pas une figure de l’autorité paternelle pour les séparer, comme pour Antoine et Louis.
La violence verbale est omniprésente chez chaque personnage, mais surtout dans le dialogue d’Antoine et Suzanne. En effet, ils utilisent des mots familiers lorsqu’ils se disputent : « Ta gueule, Suzanne. », « Merde, merde et merde encore ! ». Mais aussi des menaces : « Tu me touches : je te tue. » et la répétition de mots qui expriment leur souffrance : « impuissance », « le renoncement » et « l’abandon ».
Ce choix de langage est minutieux car Lagarce souhaite dépeindre l’image d’une famille populaire qui subit une crise. Chez Xavier Dolan, les gros plans, le travail sur la lumière et les couleurs qui évoluent dans le film créent un contraste et une rupture entre les personnages pour exprimer la complexité des relations familiales.
3. Tonalité tragique au sein de la famille
La pièce de Jean-Luc Lagarce n’est pas une tragédie ; en revanche, on retrouve certaines caractéristiques propres à la tragédie qui témoignent de la crise familiale. Le prénom de Louis est porté par trois générations d’hommes, ce qui donne une dimension héréditaire à cette histoire familiale. La tension entre les deux frères rappelle aussi les tragédies classiques.
Le drame se traduit par deux choses : d’une part, l’incommunicabilité et, d’autre part, le départ de Louis. L’intermède, par exemple, montre l’incommunicabilité car il s’agit avant tout d’une scène d’angoisse qui illustre la peur de la perte de l’autre. Notamment lorsque la mère crie « Louis » et qu'il ne répond pas. La scène 8 de la première partie met en valeur l’incapacité de parler, car la mère parle pour ne rien dire. Il semblerait que tout le monde soit capable de parler à propos de quelqu’un d’autre d’une manière lucide, mais pas à soi-même.
Le départ de Louis est aussi tragique car, dans la pièce, Dieu n’est pas présent ; il n’y a donc pas de fatalité divine. Louis a créé son propre malheur sans aucune justification. Il y a du tragique dans l’absence de tragique. Cela révolte la mère, Suzanne et son frère. Ils vont tenter de comprendre Louis mais échouent. De plus, contrairement aux pièces tragiques, il n’y a pas eu d’événement traumatique au sein de la famille qui a pu pousser Louis à partir.
Au cours de la pièce, tout est manipulé et anticipé. Ainsi, toute l’action est déjà annoncée. En effet, les personnages parlent très rarement au présent ; ils se positionnent toujours dans le passé ou le futur.
III. Crise de la parole
1. Crise du langage
Les personnages sont incapables de trouver les mots exacts, d’où l’abondance d’épanorthoses, le travail de répétition, de correction, de précision avec les parenthèses qui tentent de dire. C’est pourtant ce que Louis fait pendant toute la pièce, mais il échoue car il n’y a pas de dénouement concret à la pièce. Ces procédés littéraires créent de la tension et témoignent de la recherche des personnages de tendre vers la perfection du dire, alors que le « mot juste » n’existe pas.
Néanmoins, les épanorthoses ne rendent pas leur propos plus clair. Au contraire, elles le complexifient, comme le dit Catherine Brun : « Les reprises et les variations contribuent moins à renforcer la communication qu’à manifester les fragilités ». Par exemple, dans la tirade d’Antoine (deuxième partie, scène 3), les répétitions font émerger le tragique du personnage.
Or, Lagarce est sceptique par rapport au langage et il refuse l’achèvement. On voit cela aussi dans Dernier Remords avant l’oubli, où le problème de propriété n’est pas résolu. Le langage ne permet donc pas de résoudre des conflits. Dans son œuvre, Lagarce prouve qu’il n’y a pas assez de mots dans la langue française pour exprimer avec exactitude ce que l’on ressent. En outre, nous sommes tous dans des approximations quand on parle. Ce manque de précision est à l’origine de la crise de la parole.
Phèdre de Racine énonce clairement le chaos : « Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement ». C’est cette notion de la parole que Lagarce déconstruit car il énonce le chaos, mais à travers un langage à la fois complexe et simple. En effet, François Rancillac dit que le style de Lagarce est « un vocabulaire à la fois volontairement pauvre et d’une sophistication monstrueuse ». Eugène Ionesco a le même rapport au langage que le dramaturge. Il montre l’absurdité de la logique de la parole, notamment dans La Cantatrice chauve où un langage courant et banal explose.
L’intermède a, d’une certaine manière, le même effet car la scène déréalise le théâtre. La parole permet de construire une discontinuité entre la scène et le dialogue car les lecteurs ne savent pas si les scènes sont simultanées ou pas.
2. Crise de la communication
Le langage chez Lagarce n’est pas adéquat pour se parler et se comprendre, surtout en famille. Ainsi, le dramaturge illustre l’incommunicabilité des tabous familiaux et les non-dits. Dans la pièce, les personnages ont du mal à se parler : « On s’entend mal » (Antoine dans Les Pays lointains). D’où les monologues ou les quasi-monologues. En effet, dans la pièce, il y a deux types de paroles monologiques : le vrai monologue et le pseudo-monologue. Il faut donc toujours se demander s’il s’agit d’une tirade, d’un pseudo-monologue ou d’un monologue.
Par exemple, après la tirade d’Antoine devant Louis, on ne sait pas si Louis l’a réellement écouté car il ne réagit pas comme un frère. Il ne le prend pas dans ses bras. Cela rajoute donc une dimension tragique à la scène. C’est une des clés du texte : on ne connaît jamais le statut de la parole, si la personne qui parle est entendue, si la personne parle à elle-même ou si les mots ont suffi pour communiquer. C’est le drame de la communication.
Les personnages vont rompre avec le quatrième mur pour communiquer avec le public au lieu de communiquer entre eux. Par exemple, dans l’épilogue, Louis s’adresse au public. Il brise l’illusion du quatrième mur en s’adressant directement au spectateur. Lagarce rompt la dimension mimétique du théâtre.
De plus, dans sa tirade, Antoine, qui est devant les trois autres femmes de la famille restées muettes, dit « ceux-là » à la place de « celles-là ». Donc, il ne peut qu'être en train de désigner le public. Le texte est méta-théâtral car les deux frères forment un spectacle pour les trois femmes, mais aussi pour le public. Ainsi, il semble que les personnages arrivent à communiquer mieux avec le public qu’entre eux.