Analyse : Pour un oui ou pour un non de Nathalie Sarraute

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Analyse linéaire 10

Introduction (~1 min 20)

Aujourd’hui, je vais vous présenter un extrait de la pièce Pour un oui ou pour un non de Nathalie Sarraute. Elle est connue comme une figure du Nouveau Roman, et elle a aussi développé la notion de tropisme pour désigner ces petits mouvements intérieurs, ces non-dits, qui traversent le langage.

Dans cette œuvre, Sarraute explore justement les tensions invisibles entre les personnages à travers des dialogues très denses. L’intrigue repose sur une dispute entre deux amis, H.1 et H.2, qui éclate à cause d’une phrase très simple : « C’est bien… ça ».

Après cette première crise, un second moment de tension apparaît, un peu en miroir du premier. Cette fois, c’est H.1 qui mène l’attaque.

Je vais maintenant procéder à la lecture du texte.

On va donc se demander : comment cette deuxième crise, à travers le dialogue, inverse-t-elle les rôles entre les deux personnages ?

Mon analyse suivra le plan suivant :

  • D’abord : comment H.1 déclenche une inversion des rôles dans leur discussion.
  • Ensuite : comment il devient un véritable enquêteur des non-dits.
  • Enfin : comment cette nouvelle dynamique révèle des visions du monde totalement opposées.

I. H.1 déclenche une inversion dans la relation (~1 min 30)

Tout commence avec une référence à Verlaine. H.1 croit reconnaître « la vie est là », un vers célèbre, dans ce qu’a dit H.2. Il s’en sert pour l’accuser d’utiliser lui aussi des clichés, des formules toutes faites — exactement ce que H.2 reprochait à H.1 au début de la pièce.

H.1 utilise l’ironie, les guillemets et l’interro-négative « C’est ça ? » pour le piéger. Il veut lui montrer qu’il n’est pas au-dessus des autres, qu’il fait partie du même système de références, même s’il prétend le contraire. Il parle de « nos classes », ce qui rappelle leur appartenance sociale commune.

H.2 essaie de se défendre en disant : « Je n’ai pas pensé à Verlaine… », mais H.1 insiste, et sa stratégie est claire : il retourne l’arme du soupçon contre H.2. C’est lui, maintenant, qui lit entre les lignes, qui débusque les sous-entendus.

Et ce qui est intéressant, c’est que la discussion prend la forme d’un agôn, c’est-à-dire une joute verbale presque théâtrale. H.2 est déstabilisé, il finit même par dire : « Qu’est-ce qui te prend tout à coup ? ». Il ne reconnaît plus son ami.

II. H.1 devient l’enquêteur du langage (~2 min)

Dans cette deuxième partie, H.1 mène l’enquête. Il réutilise les procédés que H.2 utilisait au début : il analyse chaque mot, chaque intonation. Il dit par exemple : « tu m’as énormément appris », et il se met à décoder ce que H.2 a dit comme s’il découvrait un sens caché.

Il évoque le moment où H.2 lui a dit « Regarde, la vie est là », et il le relie directement à Verlaine. Il insiste sur « la vie », comme pour piéger son ami. Il utilise aussi des métaphores très fortes, comme « le bout de lard », pour dire que ses mots sont des pièges, des appâts.

Il adopte exactement le même ton que H.2 auparavant : ironique, accusateur, presque cruel. C’est lui, maintenant, qui tient les rênes de la conversation. Et cette inversion fait basculer le rapport de force.

H.2, lui, est complètement perdu. Il demande « Quel bout de lard ? », il ne comprend plus. H.1 pousse l’analyse encore plus loin : il décrit le lieu, le moment, il reconstitue la scène, exactement comme H.2 l’avait fait avec « C’est bien… ça… ».

Et puis il va jusqu’à reprendre les termes de la première dispute : « pas plus dingue que toi, quand tu me disais que je t’avais appâté… ». C’est un vrai jeu de miroir. Il le provoque en le mettant face à ses propres méthodes.

Et

III. Le tropisme révèle des valeurs opposées (~2 min)

Dans cette dernière partie, H.1 attaque non seulement le langage de H.2, mais aussi ses valeurs. Il dit par exemple : « Tu l’as dit. Implicitement. » — comme pour montrer que même quand H.2 nie, il est pris dans ses propres contradictions.

H.1 lui reproche son hypocrisie : il dit qu’il est « ailleurs, hors des cases », mais en réalité, lui aussi appartient à un système bien défini. Il est lié au monde des artistes, des poètes, presque des mystiques, comme le montre la citation de Verlaine.

Et ce monde, il le décrit comme sacré, fermé, presque religieux : « à l’abri », « sous la protection des grands ». H.1 se sent exclu, méprisé, rejeté dans les « contacts salissants ».

Le dialogue devient plus tendu, plus frontal. H.2 nie encore : « Je n’ai pas dit ça », mais H.1 insiste, reformule, souligne les sous-entendus. Il le pousse dans ses retranchements.

À la fin, H.1 semble vouloir faire une pause, il dit : « Admettons, je veux bien. Tu n’y avais pas pensé… ». Mais très vite, il relance l’attaque : il décrit précisément la scène, avec les compléments circonstanciels : « le petit mur, le toit, le ciel… ».

Et il conclut par des mots mis entre guillemets : « le poétique », « la poésie ». Il montre qu’ils viennent de deux mondes différents, incompatibles.

Conclusion (~50 sec)

Donc, dans cet extrait, on assiste à un véritable renversement des rôles. H.1 prend la position de H.2, il devient analyste du langage, et utilise les mêmes stratégies pour lui faire sentir sa propre faiblesse. La dispute devient une sorte de jeu de miroir : on rejoue la première crise, mais inversée.

Ce passage met en lumière ce que Sarraute veut vraiment montrer : le pouvoir du langage, la façon dont il peut blesser, exclure, manipuler, même quand il semble banal. Et surtout, on voit que les mots ne sont jamais neutres — ils révèlent nos tensions, nos valeurs, nos contradictions.

Cette scène forme en quelque sorte le reflet inversé de la première crise, au début de la pièce. C’est ce qui rend Pour un oui ou pour un non si original : les disputes ne reposent pas sur des actes graves, mais sur des détails, des impressions, des intonations. Sarraute construit toute sa pièce sur ces tensions invisibles, et cette scène nous montre que les deux amis sont finalement pris au piège de leurs propres analyses, jusqu’à la rupture.

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