Analyse de trois poèmes majeurs : Rimbaud et Apollinaire
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Le Dormeur du val (Rimbaud)
Introduction : Écrit en octobre 1870, ce sonnet s'inscrit dans le contexte de la guerre franco-prussienne. Rimbaud y présente un tableau qui semble d'abord paisible, mais qui cache une réalité tragique. Le poème fonctionne comme un zoom cinématographique qui ne révèle la vérité qu'au dernier vers. Problématique : Comment la chute du sonnet invite-t-elle à relire le poème comme une dénonciation de la guerre ?
1. La mise en place du cadre bucolique (v. 1 à 4)
- Le poète utilise le présentatif « C’est » pour poser le décor comme un peintre.
- La nature est vivante grâce à des personnifications comme la rivière qui « chante » ou la montagne « fière ».
- Le champ lexical de la luminosité (« argent », « soleil », « luit ») crée une atmosphère accueillante et protectrice.
2. Le portrait ambivalent du dormeur (v. 5 à 11)
- L'immobilité du soldat est soulignée par la répétition du verbe « Dort » et son placement en début de vers (rejet), ce qui crée une inquiétude.
- La comparaison « comme sourirait un enfant malade » (v. 9-10) suggère une fragilité et une vulnérabilité qui n'est pas celle d'un sommeil normal.
- L'antithèse entre « chaudement » et « froid » (v. 11) montre que malgré la chaleur de la nature, le corps reste glacé, annonçant la mort.
3. La chute frappante servant de dénonciation (v. 11 à 14)
- La négation totale « ne font pas frissonner » (v. 12) prouve que le soldat a perdu toute sensibilité car il ne respire plus.
- Le mot « Tranquille » est mis en valeur par un rejet au vers 14, créant un silence pesant juste avant la révélation finale.
- La chute « deux trous rouges au côté droit » révèle brutalement la mort du soldat. Le rouge du sang contraste avec le vert de la nature pour dénoncer la cruauté de la guerre.
Conclusion : Ce poème présente une double interprétation : il commence comme un texte lyrique traditionnel sur la nature pour finir comme une dénonciation politique et tragique. Par ce renversement, Rimbaud s'émancipe des codes classiques pour donner une fonction esthétique et engagée à sa poésie.
Le Pont Mirabeau (Apollinaire)
Introduction : Publié dans le recueil Alcools en 1913, ce poème est inspiré par la rupture d'Apollinaire avec la peintre Marie Laurencin. Le poète utilise le Pont Mirabeau à Paris comme symbole pour évoquer la fuite du temps et la fin de l'amour. Problématique : Comment Apollinaire donne-t-il une forme poétique moderne à un thème traditionnel (la fuite du temps) ?
1. L'écoulement du temps et la fragilité de l'amour (v. 1 à 6)
- La métaphore de la Seine qui coule (v. 1) représente le passage irrévocable du temps, un thème classique en littérature.
- L'utilisation du déterminant possessif « nos » (v. 2) crée une complicité immédiate entre le poète et la femme aimée, soulignant ce qui a été perdu.
- Le refrain, sous forme de distique (v. 5-6), agit comme une prière ou une horloge qui sonne, rappelant que le temps détruit tout alors que le poète, lui, « demeure ».
2. Résignation et pouvoir salvateur de la poésie (v. 7 à 12)
- La répétition des mains « face à face » (v. 7) crée une image de bonheur partagé et d'intimité circulaire.
- La métaphore du « pont de nos bras » (v. 9) installe une harmonie entre les amants et le paysage, comme si leur amour pouvait arrêter le cours de l'eau.
- Cependant, l'adjectif « lasse » (v. 10) à la fin de la strophe vient casser cette harmonie et suggère la fragilité de cette union.
3. L’irréversibilité de la séparation (v. 13 à 18)
- La comparaison « L’amour s’en va comme cette eau courante » (v. 13) lie définitivement la fin des sentiments à la fuite naturelle du temps.
- L'anaphore de « L'amour s'en va » (v. 13-14) crée un effet d'écho mélancolique, montrant que le souvenir s'efface petit à petit.
- La paronomase entre « lente » et « violente » (v. 15-16) souligne la douleur contradictoire du poète face à cette disparition.
4. Passage du temps et permanence de la poésie (v. 19 à 24)
- Le polyptote du verbe « passer » (v. 19-21) imite le tic-tac d'une horloge et insiste sur l'impossibilité de retenir les jours et les amours.
- L'étymologie du mot « Mirabeau » (mirare = admirer) invite à voir dans cette douleur une nouvelle beauté poétique.
- La structure du poème peut être vue comme un calligramme : les quatrains forment les arches du pont et les refrains représentent l'eau qui coule dessous.
Conclusion : Apollinaire reprend ici un thème traditionnel (le topos de l'eau qui coule) mais le modernise par la suppression de la ponctuation et une structure originale. Le pont Mirabeau devient le lien entre le passé (l'amour perdu) et la modernité poétique, permettant de sublimer la douleur par l'art.
Ma Bohème (Rimbaud)
Introduction : Dernier poème des Cahiers de Douai, ce sonnet est un autoportrait rêvé où Rimbaud se met en scène comme un jeune poète errant et insouciant. À travers ce récit de fugue, il célèbre une liberté totale, à la fois physique et poétique. Problématique : Comment cet hymne à l'errance permet-il à Rimbaud de célébrer sa vision de la poésie ?
1. Jeune poète fugueur, épris de liberté (v. 1 à 5)
- L'utilisation massive de la 1ère personne (« je », « ma », « mes ») montre que Rimbaud dresse ici son propre portrait poétique.
- Le champ lexical de la pauvreté (« poches crevées », « culotte », « large trou ») transforme le dénuement réel en un « idéal » de liberté.
- L'apostrophe à la « Muse » (v. 3) suggère que la nature devient sa seule source d'inspiration, remplaçant la tradition romantique par une réalité vécue.
2. Petit-Poucet heureux (v. 6 à 11)
- La référence au « Petit-Poucet » (v. 6) donne un aspect enfantin et merveilleux à son errance, transformant les cailloux du conte en « rimes ».
- La métaphore de son auberge « à la Grande-Ourse » (v. 7) montre que Rimbaud vit une expérience cosmique et fusionnelle avec le ciel.
- L'onomatopée « frou-frou » (v. 8) évoque le bruit des étoiles, créant une synesthésie où le poète écoute la lumière de la nuit.
3. Chute parodique, mais symbolique (v. 12 à 14)
- Le participe présent « rimant » (v. 12) montre le poète en pleine action, transformant la marche en création poétique.
- La comparaison des souliers avec « des lyres » (v. 13) est une image audacieuse qui mélange le trivial et le noble.
- Le mot final « pied » (v. 14) est un jeu de mots polysémique : il désigne à la fois la partie du corps qui marche et l'unité de mesure du vers poétique.
Conclusion : Dans ce sonnet, Rimbaud parodie les clichés romantiques pour affirmer sa propre identité poétique. Il s'émancipe des règles sociales et littéraires, faisant de sa « bohème » une expérience de liberté absolue où la vie et la poésie ne font plus qu'un.