Domaines et courants de la philosophie : guide complet
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DOMAINES ET COURANTS
Kant ramenait le champ de la philosophie à quatre questions :
- Que puis-je savoir ?
- Que dois-je faire ?
- Que m’est-il permis d’espérer ?
- Qu’est-ce que l’homme ?
Toute philosophie vise une forme de totalité, qu’on la prétende achevée (système) ou qu’on la sache inachevable. Mais cette unité se pluralise, dans les deux cas, en s’adaptant à ses objets. On peut essayer de penser le Tout, cela ne dispensera pas de penser aussi ce que nous en savons, ce que nous y faisons de notre vie ou de notre société, ni notre rapport au beau ou à nous-mêmes.
Grandeur et limites de la métaphysique
Prise en son sens ordinaire, la métaphysique est sans doute la partie la plus prestigieuse de la philosophie. L’étymologie s’avère à la fois hasardeuse et éclairante. « Métaphysique », c’est d’abord, pour des raisons contingentes, le titre du recueil qui vient « après la Physique » (meta ta phusika), le volume consacré à la science de la nature, dans l’édition antique des œuvres d’Aristote. On prit l’habitude d’appeler métaphysique cette partie de la philosophie qui traite des questions les plus fondamentales, qu’elles soient premières ou ultimes, ce qui suppose qu’elle nous entraîne, comme l’étymologie semble rétrospectivement l’indiquer, au-delà de la physique.
La première question métaphysique est sans doute celle de l’être. Cette question en enveloppe plusieurs autres, qui peuvent porter sur l’être lui-même, sur ses manières d’être, sur son origine, sur la totalité de ce qui est ou sur tel étant en particulier. On appelle ordinairement ontologie cette partie de la métaphysique qui porte sur l’être en tant qu’être, ou sur la substance ou l’essence des étants.
Pour les néopositivistes du « cercle de Vienne », la métaphysique use d’énoncés dénués de sens. Aussi les néopositivistes jugent-ils urgent, après vingt-cinq siècles d’errements, de renoncer à la métaphysique, qu’ils voudraient remplacer par l’analyse logique du langage en général et des sciences en particulier.
Philosopher, c’est penser plus loin qu’on ne sait, et qu’on ne peut savoir. Mais alors il faudrait renoncer à la philosophie elle-même, ne pratiquer que les sciences (à supposer, bien naïvement, qu’elles ne soient pas obligées, elles aussi, d’en dire plus qu’elles ne savent), et refuser même de s’interroger sur ce qu’elles nous apprennent ou nous laissent ignorer.
Quel est l’élément primordial du réel : l’esprit ou la nature ?
« Selon qu’ils répondent de telle ou telle façon à cette question, les philosophes se divisent en deux grands camps. Ceux qui affirment le caractère primordial de l’esprit par rapport à la nature, ceux-là formaient le camp de l’idéalisme. Les autres, qui considéraient la nature comme l’élément primordial, appartenaient aux différentes écoles du matérialisme. » (Friedrich Engels)
L’opposition traverse et structure toute une partie de l’histoire de la philosophie. Être matérialiste, face aux religions de la transcendance, ce sera presque toujours être athée jusqu’au bout : être matérialiste, aujourd’hui, c’est d’abord penser que l’humanité n’est qu’une espèce animale parmi d’autres (darwinisme), ce qui suppose que c’est le cerveau – et non une âme ou un esprit immatériel – qui pense, sent et ressent.
Philosophie de la connaissance (« Que puis-je savoir ? »)
Les sciences et l’expérience nous en apprennent pourtant davantage, ce n’est pas difficile (la métaphysique donne à réfléchir, mais ne nous apprend rien). Reste alors à penser ce fait même d’apprendre ou de connaître, et spécialement à comprendre comment les sciences sont possibles, et ce qu’elles valent. Tel est l’objet de la philosophie de la connaissance, que nous appelons parfois gnoséologie ou épistémologie. La gnoséologie porte sur la connaissance en général ; l’épistémologie, sur une ou plusieurs sciences en particulier.
Sommes-nous capables d’atteindre la vérité avec certitude ? C’est sur quoi s’opposent, dès l’Antiquité, les sceptiques et les dogmatiques. Est dogmatique tout philosophe qui affirme l’existence de connaissances certaines. Sceptique, tout philosophe qui nie cette existence ou en doute. Il n’y a pas un fondement absolu de la connaissance (Michel de Montaigne).
On peut se contenter d’interrogations moins radicales : non plus sur le fait de la connaissance, mais sur les moyens qui y mènent. C’est l’opposition entre le rationalisme et l’empirisme. Ce dernier enseigne, avec Aristote ou Locke, qu’« il n’y a rien dans l’intellect qui n’ait été d’abord dans les sens ». Le rationalisme affirme donc que notre pouvoir de connaître ne se réduit pas à l’expérience ni n’en dérive tout entier. Cela suppose en nous des idées innées (Descartes), une puissance innée de l’esprit (Leibniz), des formes ou catégories a priori (Kant), qui interdisent de faire de l’âme la « table rase » qu’y voient les empiristes.
L’empirisme et le rationalisme tendent, avec les progrès des neurosciences, à se brouiller quelque peu. Que toute connaissance qui n’est pas seulement analytique vienne de l’expérience, c’est ce que beaucoup, aujourd’hui, accorderont à l’empirisme. Qu’il y ait en nous une puissance innée de penser, c’est ce que peu refuseront au rationalisme.
On peut aussi admettre le fait de la connaissance et s’interroger sur ses conditions de possibilité. C’est la démarche de Kant. Par exemple, comment passer légitimement de la particularité toujours finie des expériences à l’universalité d’une loi ? C’est le problème de l’induction que Kant et Popper résolvent ou suppriment en montrant qu’il n’y a pas d’induction scientifique : les sciences progressent non en passant du fait à la loi, mais en déduisant la fausseté d’une théorie à partir d’énoncés empiriques singuliers (falsification). Mille faits ne prouveront jamais la vérité d’une théorie ; un seul suffit à prouver sa fausseté. Aussi n’est-on certain, scientifiquement, que des erreurs qu’on a réfutées.
Philosophie éthique et morale
Les deux mots « éthique » et « morale » viennent de deux mots – l’un grec, l’autre latin – qui étaient, pour les Anciens, la stricte traduction l’un de l’autre. Les philosophes, pendant des siècles, ne les ont guère distingués. Ils rangeaient indifféremment sous l’un ou l’autre vocable tout ce qui concerne les mœurs, les façons de vivre et d’agir, autrement dit ce qu’il est convenu d’appeler le bien et le mal, les vertus et les vices, les devoirs et les fautes, le bonheur et le malheur.
Toujours est-il qu’un usage commence à se répandre, du moins en France (grâce à Gilles Deleuze et Marcel Conche), qui tend à distinguer ces deux notions :
- Morale : Tout discours normatif et impératif qui résulte de l’opposition du Bien et du Mal, considérés comme valeurs absolues ou transcendantes. Elle répond à la question « Que dois-je faire ? ».
- Éthique : Un discours normatif mais non impératif, qui résulte de l’opposition du bon et du mauvais, considérés comme valeurs immanentes et relatives. Elle répond à la question « Comment vivre ? ».
Philosophie politique
Les questions principales, s’agissant de philosophie politique, sont celles de la justice et de la liberté. Comment concilier la justice, qui suppose un pouvoir de contrainte, avec la liberté ?
Cela pose la question des régimes politiques. On en distingue classiquement trois : la monarchie, l’aristocratie, la démocratie. Chacun de ces régimes peut tendre au bien commun. S’il ne le fait pas, il change de nature : la monarchie se dégrade en tyrannie, l’aristocratie en oligarchie ou ploutocratie, la démocratie en populisme (dictature).
Montesquieu attribue à chaque type de régime son principe : la démocratie fonctionne à la vertu, la monarchie à l’honneur, le despotisme à la crainte.
Tout État supposant que les individus renoncent à leur liberté naturelle, qu’est-ce qui peut justifier un tel renoncement ? C’est cette question que Rousseau a posée avec une vigueur sans égale : « L’homme est né libre, et partout il est dans les fers. » Il la résout par la théorie du contrat social, qui institue le peuple en même temps que la souveraineté. Ce que l’homme perd, c’est sa liberté naturelle ; ce qu’il gagne, c’est la liberté civile.
GNOSÉOLOGIE ET ÉPISTÉMOLOGIE
Théorie de la connaissance
Le mobile le plus immédiat qui nourrit l’enquête épistémologique résulte de la prise de conscience accrue de nos ignorances. S’efforcer de comprendre pourquoi nous nous trompons, pourquoi nous errons : telle est l’ambition initiale des théories de la connaissance.
Antécédents philosophiques
La connaissance devient un problème théorique dès lors que le savoir se révèle autre chose qu’une simple reproduction des réalités. Il n’est pas de connaissance sans le truchement de signes pour interpréter le réel. La Renaissance a été propice à ces théories en procédant à la destruction de la grande synthèse léguée par Aristote.
Anatomie des théories
Définie minimalement, la connaissance est la mise en relation d’un sujet et d’un objet par le truchement d’une structure opératoire. L’opposition entre le réalisme et l’idéalisme figure la version la plus schématique du conflit entre la thèse de la réceptivité du sujet et l’initiative du sujet dans la production de ses connaissances.
Empirisme et rationalisme
Au XVIIe siècle, la réflexion mobilise les esprits autour du rôle de l’expérience. Locke (empirisme) soutient que la connaissance dérive de l’expérience, tandis que Descartes (rationalisme) privilégie les certitudes du sujet cognitif. Leibniz a résumé la position rationaliste : « Nihil est in intellectu, quod non fuerit in sensu, nisi ipse intellectus. »
Déduction et induction
L’induction s’élève à des considérations générales après avoir observé des cas particuliers ; la déduction interprète ces cas particuliers à partir du point de vue général. Pas de déduction sans une induction préalable, ni d’induction sans la visée d’une déduction.
Hume : connaître, c’est croire
La méthode expérimentale doit reconnaître sa précarité : le raisonnement expérimental, inductif, ne peut offrir que des conclusions probables.
Kant : connaître, c’est construire
Kant opère une « révolution copernicienne » : on ne dira plus que le sujet doit tourner autour de l’objet, mais que l’objet se règle sur les facultés de connaître du sujet. Les concepts purs de l’entendement (catégories) déterminent la forme de l’objet.
L’épistémologie évolutionniste de Karl Popper
Popper refuse à la fois Hume et Kant. Avec lui, la théorie de la connaissance devient « objectiviste ». La scientificité d’une théorie se mesure à sa réfutabilité : la science consiste dans la prise de risque. Les théories progressent par essais et erreurs.
Connaître, c’est connecter
John von Neumann a montré que le cerveau fonctionne comme une machine digitale. Le connexionnisme explique la connaissance par l’installation dans le cerveau de circuits synaptiques et la stabilisation des activations neuronales.
Connaître, c’est faire émerger
Francisco Varela et Humberto Maturana proposent la « doctrine de l’énaction ». La cognition décrit l’ajustement d’un système biologique avec son environnement. Apprendre consiste à préserver un couplage structurel avec ces données.