L'Essor et la Crise de la Civilisation Médiévale Européenne

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Leçon 11

LE DÉBUT DE LA CIVILISATION EUROPÉENNE

L'Âge de Charlemagne

L'état fragmentaire auquel avait été réduite l'Europe après l'invasion des peuples germaniques a subi une transformation radicale à la fin du VIIIe et au début du IXe siècle. Cela est dû aux victoires successives du roi des Francs, Charlemagne (768 - 814), sur les peuples environnants. Pendant un moment, on crut réaliser le rêve convoité de la restauration de l'Empire romain ; l'illusion sembla complète lorsque le souverain reçut du Pape le titre d'empereur.

Aucun roi barbare n'avait été si grand, et l'on commença à penser que le titre de roi n'était pas assez puissant pour un tel prince. Il n'y avait plus d'empereur en Occident depuis 476. Dans cette perspective, le jour de Noël 800, en l'église Saint-Pierre, le Pape posa sur sa tête la couronne impériale qui, dans le concept du Moyen Âge, portait l'idée d'une souveraineté suprême sur tous les princes et peuples chrétiens. Charlemagne fut considéré, dès lors, comme le chef temporel de la chrétienté, protecteur né du Vicaire du Christ, qui en est le chef spirituel. La société chrétienne du Moyen Âge se réunit alors autour de l'harmonie des deux pouvoirs, symbolisée par les deux épées : l'Empereur protégeant la religion et l'Église par les armes, et le Pape assurant, par des peines spirituelles, la loyauté des peuples envers l'empereur. Malheureusement, les empereurs suivants rompirent ce lien entre les deux puissances en voulant revendiquer le droit de nommer et de confirmer l'élection des papes, ce qui donna lieu à des conflits qui allaient profondément perturber la vie de la société médiévale.

Organisation de l'Empire carolingien

Sur le plan géographique, l'Empire carolingien s'étendait comme suit :

  • Les domaines que possédait déjà Charlemagne comprenaient presque toute la France actuelle, la Belgique, une partie de l'Allemagne, les Pays-Bas et le Sud.
  • L'étendue de ce territoire s'accrut par une série de conquêtes, ajoutant : la Frise et la Saxe au nord de l'Allemagne ; à l'est, la Carinthie, le Frioul, la Lombardie et Spolète en Italie du Nord.

Pour protéger cet ensemble, il établit un certain nombre de marches (bornes), bases des futurs États médiévaux : la Marche d'Espagne contre les Arabes, la Marche danoise contre les Danois, la Marche sorabe contre les Slaves, et les Marches de l'Est et de Pannonie sur le Danube contre les Avars. Il y avait d'autres domaines, tels que les États pontificaux, qui gardaient une certaine dépendance à l'égard de l'Empire tout en conservant leur autonomie.

Au faîte de sa puissance, Charlemagne s'entoura d'une grande procession appelée la Cour (la Maison). Selon la coutume des Francs, les serviteurs du roi étaient les personnages principaux : le chambellan (garçon) prenait soin du trésor, l'intendant gérait la cuisine et la table, le maître d'hôtel, le bouteiller (cave à vin) et le connétable s'occupaient des chevaux. À ces quatre officiers s'ajoutaient de nombreux serviteurs subalternes (fauconniers, palefreniers, cuisiniers), ainsi que l'escorte de la garde royale et le groupe de prêtres ou religieux qui suivaient l'Empereur lors de ses expéditions.

Pour organiser son empire, Charlemagne disposait d'un Conseil d'État divisé en deux sections : l'une pour les affaires ecclésiastiques, sous la présidence de l'apocrisiaire (archichapelain), et l'autre pour le droit et l'administration de la justice, dirigée par le comte palatin.

En automne, il réunissait les grands magnats et les prélats lors d'assemblées appelées Placita, chargées de préparer les lois. Celles-ci, séparant le séculier de l'ecclésiastique, devenaient des Capitulaires une fois approuvées par l'Empereur, constituant la loi impériale supérieure au droit national. Leur mise en œuvre incombait aux dignitaires laïcs et ecclésiastiques, sous l'audit des missi dominici. Ces derniers, un prêtre et un laïc par district, tenaient des réunions régionales pour entendre les plaintes du peuple et juger le comportement des autorités.

Concernant l'armée, la coutume franque voulait que tout homme libre soit armé sur ordre du roi. Cependant, comme l'équipement et les vivres pour trois mois coûtaient plus que ce que les petits exploitants pouvaient payer, Charlemagne limita cette obligation à ceux possédant un certain revenu. Les chefs étaient les comtes et, dans les marches, les marquis, à la tête de guerriers armés de broignes. L'infanterie finit par disparaître au profit de la cavalerie et de convois de bagages transportant d'énormes provisions.

Les comtes, en tant qu'agents du fisc impérial, étaient responsables de l'administration générale, des routes, des ponts et de la santé publique sous la supervision du roi. Le peuple payait des taxes au comté et fournissait transport et hébergement ; les comtes recevaient également une part des amendes, bien que certains aient abusé de ces pouvoirs.

La culture intellectuelle fut fortement favorisée par Charlemagne qui, bien qu'ayant peu d'instruction, était un grand admirateur de l'éducation. Il encouragea les évêques à ouvrir des écoles pour le clergé et en créa de nouvelles dans sa cour. Il fonda des évêchés, fit venir des enseignants d'Italie, fit construire la chapelle d'Aix-la-Chapelle et les palais d'Ingelheim et de Nimègue. Il recueillit les anciens chants héroïques germains et aurait même commencé à rédiger une grammaire allemande.

Son amour de la culture se manifesta par l'accueil de savants à sa cour, formant une véritable Académie dirigée par Alcuin d'York. Avec Paul Diacre et Pierre de Pise, ils développèrent l'art de la transcription des manuscrits et la création de bibliothèques dont les richesses nous sont parvenues. Cet élan permit l'apogée des écoles abbatiales et cathédrales, jusqu'au déclin provoqué par les invasions normandes.

La civilisation féodale

Naissance du système féodal

On appelle féodalisme le système politique et social qui régna durant les siècles centraux du Moyen Âge. Bien que ses origines remontent au déclin de l'Empire romain, l'âge féodal s'étend généralement du Xe au XIIIe siècle. La féodalité se caractérise par l'affaiblissement du pouvoir royal au profit de l'autorité des seigneurs, et par une économie où la rareté de l'argent impose l'échange de services contre des concessions de terres.

Déjà, les grands propriétaires romains exerçaient sur leurs serviteurs une autorité proche de la féodalité. Ce processus s'accéléra avec les invasions germaniques car les Germains privilégiaient les relations d'homme à homme (vassal à seigneur). Si Charlemagne rétablit l'autorité royale, il renforça aussi le rôle des seigneurs. Ses successeurs, manquant de prestige, ne purent empêcher de nouvelles invasions : les Arabes au sud, les Hongrois à l'est, et les Normands (païens de Scandinavie) sur les côtes atlantiques et méditerranéennes, pillant tout sur leur passage.

Au Xe siècle, face à l'incapacité des rois à les protéger, les gens cherchèrent refuge auprès des puissants locaux : évêques, comtes, ducs ou riches propriétaires. En échange de protection dans les châteaux, les dépendants offraient leurs services.

La féodalité comme système politique et social

Dans la monarchie féodale, le roi n'était qu'une pièce d'un ensemble vaste. La société formait une pyramide : à la base, les paysans et artisans ; au-dessus, les petits seigneurs (chevaliers, barons) ; puis les grands seigneurs (ducs, comtes) ; et au sommet, le roi, dont le pouvoir sur le peuple passait par les seigneurs. Le système était très développé en France et en Allemagne, tandis qu'en Espagne et en Angleterre, le roi conservait une autorité plus forte.

Le fief (ou querelle) était la terre donnée à un vassal en échange de services. La cérémonie de l'hommage consistait pour le vassal à s'agenouiller, mains dans celles du seigneur, pour jurer fidélité. Bien qu'initialement non héréditaire, le fief le devint rapidement. Le contrat était rompu en cas de manquement aux obligations, acte qualifié de trahison.

La noblesse vivait dans des châteaux de pierre sans confort, s'occupant de guerre, de chasse et de tournois. Si certains seigneurs étaient justes, d'autres laissèrent un souvenir de violence arbitraire. Les classes inférieures soutinrent dès le XIIIe siècle la restauration du pouvoir royal pour limiter ce despotisme féodal.

L'économie à l'époque féodale

L'industrie était quasi inexistante, limitée à de petits ateliers. Le commerce était rare à cause de l'insécurité des routes. La terre étant la seule richesse, la majorité de la population était composée de paysans, serfs ou libres, attachés à la terre. Le seigneur ne pouvait les expulser, mais exigeait de nombreux services.

Au XIe siècle, l'augmentation de la population permit de cultiver de nouvelles terres et de développer les villes. Les progrès techniques (charrue en fer, collier d'épaule, moulin à eau) et la sécurisation des territoires relancèrent le commerce et l'industrie naissante. L'usage de la monnaie et de nouvelles techniques (crédit, banque) marquèrent le début d'une ère nouvelle au XIIIe siècle.

L'Église et l'époque féodale

Il faut distinguer la féodalisation de l'Église et son œuvre de pacification.

Féodalisation de l'Église

L'Église devint propriétaire de vastes domaines. Évêques et abbés devinrent des seigneurs féodaux, ce qui nuisit à leur rôle spirituel. La simonie (vente de biens spirituels) et les influences politiques sur la nomination des papes devinrent fréquentes. Le moine clunisien Grégoire VII, devenu pape en 1073, tenta d'y mettre fin en s'opposant à l'empereur Henri IV lors de la Querelle des Investitures.

Maintien de la paix

Pour modérer la violence féodale, l'Église institua la Paix de Dieu (protection des non-combattants) et la Trêve de Dieu (interdiction de combattre certains jours). Elle donna aussi un caractère religieux à la chevalerie, transformant le guerrier en protecteur des faibles.

Le monachisme

Né en Orient au IVe siècle, le monachisme s'étendit en Occident. Au VIe siècle, Saint Benoît fonda l'abbaye du Mont-Cassin et rédigea une règle basée sur la prière et le travail (ora et labora). Un monastère était un complexe autonome avec église, cellules, moulin et ateliers. Les moines jouèrent un rôle crucial dans la préservation de la culture en copiant des manuscrits dans le scriptorium. Les réformes de Cluny (Xe siècle) et de Cîteaux (XIe siècle, avec Saint Bernard) visèrent à restaurer la discipline monastique.

Les croisades

Vue d'ensemble

Les croisades étaient des expéditions militaires pour secourir les Lieux saints de Palestine occupés par les musulmans. Elles durèrent de 1095 à 1270. Bien que souvent perçues comme offensives, elles étaient des guerres défensives face à l'expansion de l'Islam qui avait conquis la moitié de l'ancien Empire romain. L'Église privilégiait par ailleurs les missions pacifiques (Franciscains, Dominicains) vers l'Asie.

Conséquences culturelles, sociales et économiques

Si les effets politiques furent limités, l'impact social et économique fut immense :

  • Ordre social : Elles favorisèrent les relations internationales et affaiblirent la féodalité par l'endettement des seigneurs, facilitant l'émancipation des villes.
  • Culture : Elles apportèrent en Occident des connaissances en arts et sciences, ainsi que de nouveaux produits (safran, épices, canne à sucre).
  • Économie : Elles stimulèrent le commerce maritime (Gênes, Venise) et les échanges avec Damas, Bagdad et Alexandrie.

Elles favorisèrent aussi les grandes découvertes, comme les voyages de Marco Polo en Chine au XIIIe siècle, qui inspirèrent plus tard Christophe Colomb.

L'Art Roman

Au XIe siècle, le style roman se caractérise par l'arc en plein cintre, les voûtes en berceau et des murs épais rendant les intérieurs sombres. Les églises adoptent souvent un plan en croix latine avec un cloître. Des monuments célèbres incluent la cathédrale de Saint-Jacques-de-Compostelle en Espagne et l'ensemble de Pise en Italie.

Leçon 12

L'APOGÉE DE LA CIVILISATION MÉDIÉVALE

Expansion démographique et économique

Au XIIIe siècle, le progrès s'accélère. La population augmente et les villes se multiplient. Les républiques maritimes (Venise, Gênes, Barcelone) intensifient le commerce avec l'Orient. La Hanse germanique domine le commerce au nord (Hambourg, Cologne). L'économie fermée disparaît définitivement.

Les Villes et les Guildes

Les villes renaissent grâce au commerce. Les habitants, appelés bourgeois, s'organisent en guildes ou corporations pour protéger leurs intérêts professionnels et réglementer les métiers (apprenti, compagnon, maître). La bourgeoisie gagne son indépendance face aux seigneurs féodaux, formant parfois des républiques urbaines dirigées par de riches oligarchies.

Constitution des monarchies territoriales

L'Europe se fragmente en grands États (Espagne, Portugal, France, Angleterre) où les rois centralisent le pouvoir. Ils s'appuient sur une bureaucratie de juristes formés au droit romain et sur une armée permanente pour asseoir leur autorité absolue.

Apogée de la culture médiévale

Les Universités

Aux XIIe et XIIIe siècles, les universités émergent des écoles monastiques et cathédrales. L'enseignement repose sur les sept arts libéraux : le Trivium (grammaire, rhétorique, dialectique) et le Quadrivium (arithmétique, géométrie, astronomie, musique). Les grandes universités (Paris, Bologne, Oxford, Salamanque) reçoivent des privilèges des papes et des rois, comme la licentia docendi.

La Scolastique

La scolastique cherche à concilier la foi et la raison. Saint Thomas d'Aquin (1226-1274) réalisa la synthèse parfaite entre la doctrine chrétienne et la philosophie d'Aristote dans sa Somme théologique. Sur la question des universaux, il proposa un réalisme modéré.

Jurisprudence et Sciences

Le droit canonique est codifié par Gratien et Saint Raymond de Peñafort, tandis qu'Alphonse le Sage développe le droit civil en Espagne. En sciences, Roger Bacon prône l'expérimentation. La chimie progresse grâce aux Arabes et à des savants comme Arnaldo de Vilanova, malgré l'influence de l'alchimie.

L'Art Gothique

À la fin du XIIe siècle, l'art gothique remplace le roman. Il utilise la voûte d'ogives et l'arc brisé (pointu). Les arcs-boutants permettent de construire des murs plus minces percés de grands vitraux colorés. Les cathédrales de Notre-Dame de Paris, Reims, Chartres et Burgos en sont les chefs-d'œuvre.

La crise du XIVe siècle

Le Schisme d'Occident

En 1378, l'élection d'Urbain VI provoque une rupture. Un second pape, Clément VII, s'installe à Avignon. La chrétienté se divise entre Rome et Avignon jusqu'au concile de Constance en 1417. Ce schisme entraîne un déclin de l'autorité papale, l'émergence du conciliarisme et un relâchement des mœurs ecclésiastiques.

La tempête intellectuelle d'Ockham

Guillaume d'Ockham († 1349) introduit le nominalisme, niant la possibilité de démontrer les vérités de foi par la raison. Ce scepticisme rompt l'harmonie thomiste et ouvre la voie à la Réforme protestante.

Crise économique et sociale

Le XIVe siècle est marqué par des catastrophes : la Peste Noire (1348), qui décime la moitié de la population, et la Guerre de Cent Ans. Le commerce se transforme, délaissant les produits de luxe pour des biens de consommation courante, marquant la fin des anciens monopoles urbains et l'entrée dans un monde nouveau.

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