Histoire de la langue française : des origines à 843
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Les Serments de Strasbourg : Contexte et Analyse
Contexte socio-historique : Le contexte des Serments de Strasbourg (842) s'inscrit dans les luttes de succession qui ont suivi la mort de Charlemagne (814) et de son fils Louis le Pieux (840). L'Empire carolingien est alors déchiré par les disputes entre les trois petits-fils de Charlemagne : Lothaire, Louis le Germanique et Charles le Chauve. Pour contrer les ambitions de leur frère aîné Lothaire, Charles et Louis scellent une alliance militaire et politique par ces serments.
Cet acte reflète une réalité sociolinguistique complexe : bien que l'aristocratie franque ait longtemps été bilingue, les populations qu'ils dirigent parlent désormais des langues distinctes. Louis le Germanique règne sur la Francie orientale (territoires germaniques) tandis que Charles le Chauve règne sur la Francie occidentale (territoires romanisés). L'usage des langues vernaculaires lors de cet événement public démontre que les élites avaient pleinement conscience que le latin n'était plus compris par leurs soldats et par le peuple.
Analyse du document et naissance du français
Les Serments de Strasbourg sont considérés comme l'acte de naissance de la langue française car ils constituent les premiers textes officiels rédigés en « langue vulgaire », c'est-à-dire la langue du peuple, par opposition au latin.
Le récit de cet événement nous est parvenu grâce à l'historien Nithard, cousin des rois, qui a inséré les textes des serments dans son ouvrage rédigé en latin. Pour être compris des troupes de son allié, chaque frère a prononcé son serment dans la langue des soldats de l'autre : Charles le Chauve s'est exprimé en lingua teudisca (germanique) et Louis le Germanique en lingua rustica romana (proto-français).
Cette naissance résulte d'une séparation irréversible entre le latin écrit, restauré dans sa forme classique par la « renaissance carolingienne », et le parler quotidien qui a évolué librement. Dès 813, le concile de Tours avait reconnu cette rupture en demandant que les homélies soient traduites pour être comprises. Cependant, alors que les textes religieux restaient oraux, les Serments de Strasbourg marquent le passage à l'écrit de cette « langue romane rustique ». Le document témoigne ainsi de la transformation du latin en une entité nouvelle, fortement influencée par le superstrat germanique des Francs, ce qui fera du français la langue romane la plus germanisée.
Le Concile de Tours (813) : un tournant majeur
Le concile de Tours de 813 est un événement majeur de l’histoire de la langue française car il marque la première reconnaissance officielle de l’existence d’une langue distincte du latin.
Contexte et enjeux de compréhension
Sous le règne de Charlemagne, l’Église s’est rendu compte que le peuple ne comprenait plus le latin classique utilisé par les clercs et les lettrés. En 813, les évêques se sont réunis à Tours pour remédier à ce problème de communication. À cette époque, le latin classique était considéré comme une langue « divine » au même titre que le grec ou l'hébreu, tandis que les autres parlers étaient perçus comme des dialectes inférieurs. Cependant, les autorités religieuses ont constaté que la population ne comprenait plus les discours de l'Église. Face à ce problème, l'Église a dû choisir entre maintenir le caractère sacré du latin et assurer l'instruction religieuse des fidèles.
La décision linguistique (Canon 17)
Le concile a ordonné aux prêtres de traduire leurs homélies (prêches) dans la langue parlée par leurs fidèles. Deux langues furent explicitement nommées :
- La lingua romana rustica (langue romane rustique), qui est l’ancêtre du français.
- La lingua theodisca (langue tudesque ou germanique), parlée par les populations d’origine franque.
Bien que les textes du concile aient été rédigés en latin, ils marquent le moment où les élites ont pris conscience que la langue du peuple avait évolué au point de devenir un système différent du latin. Il est toutefois noté que la « langue du peuple » visée n'était pas forcément la langue naturelle parlée, mais plutôt une forme simplifiée et intelligible.
Le Traité de Verdun (843) : naissance politique
Le Traité de Verdun, signé en août 843, est l’acte de naissance géopolitique de la France. Il marque la dissolution définitive de l'Empire de Charlemagne et la fin de la guerre civile entre ses petits-fils. Suite à la mort de Louis le Pieux, ses trois fils se disputent l'Empire. Ce traité consacre la division du territoire en trois États :
- La Francie occidentale (ancêtre de la France) attribuée à Charles le Chauve.
- La Francie orientale (Germanie) attribuée à Louis le Germanique.
- La Lotharingie au centre, attribuée à Lothaire Ier.
Il est crucial de différencier le Traité de Verdun des Serments de Strasbourg. Le 14 février 842, soit un an avant Verdun, Charles et Louis prêtent serment d'alliance. Alors que les Serments sont un acte de propagande militaire et le premier témoignage écrit du proto-français, le Traité de Verdun est la conclusion politique de cette alliance. En résumé, les Serments de 842 représentent la naissance linguistique, tandis que le Traité de 843 représente la naissance territoriale.
L'écriture caroline et la Renaissance culturelle
À la fin du VIIIe siècle, sous l'impulsion de Charlemagne, l'Empire connaît une revitalisation culturelle appelée la Renaissance carolingienne. L'un des piliers de cette réforme est l'apparition de la minuscule caroline, développée par les moines de l'abbaye de Corbie pour remplacer les écritures mérovingiennes illisibles.
Cette nouvelle écriture se distingue par sa clarté, sa régularité et ses formes arrondies. Sur le plan pratique, elle permettait d'économiser du parchemin et a facilité la circulation des textes dans tout l'Empire. Charlemagne a imposé son usage pour normaliser l'administration. Atteignant sa perfection au IXe siècle à l'abbaye de Saint-Martin de Tours, la caroline est devenue l'écriture courante pendant plusieurs siècles. Redécouverte par les humanistes de la Renaissance, elle est l'ancêtre direct de nos lettres minuscules modernes.
Charlemagne et la restauration du latin
Cette réforme part du constat d'un déclin profond de l'enseignement : le latin classique n'est plus compris par le peuple, qui utilise le gallo-roman. Pour y remédier, Charlemagne décide de restaurer le latin comme langue de culture et d'administration. Il fait appel à des savants comme l'érudit Alcuin d'York pour améliorer l'enseignement et corriger les textes sacrés comme la Vulgate.
L'année 813 marque un tournant : l'Église reconnaît que le latin classique est devenu inaccessible. Cette décision crée une séparation nette : le latin demeure la langue de l'écrit et des érudits, tandis que le roman s'établit comme la langue du peuple, marquant la naissance symbolique du français.
La langue franque et la période gallo-romane
Après la chute de l'Empire romain, les Francs s'imposent. Le roi Clovis joue un rôle charnière : il est le premier monarque à abandonner le latin pour le francique ripuaire. Sa conversion au catholicisme scelle l'alliance entre la monarchie et l'Église.
Le paysage linguistique est alors marqué par la coexistence du latin et des parlers vernaculaires. On distingue les langues romanes selon leur façon de dire « oui » : la langue d'oïl au nord, la langue d'oc au sud et la langue de si en Italie. Bien que dominants politiquement, les Francs sont minoritaires (environ 5 %). Après une phase de bilinguisme, ils finissent par se latiniser, tout en influençant durablement le lexique (guerre, agriculture, couleurs comme le bleu, gris, blanc, brun).
La germanisation du roman rustique
La germanisation de la lingua romana rustica est un processus de transformation profonde du latin vulgaire sous l'influence des Francs :
- Phonétique : modification de l'accentuation et introduction du [h] aspiré.
- Morphologie : intégration de suffixes comme -ard, -and ou -ais.
- Lexique : adoption de centaines de mots liés à l'organisation sociale.
La langue franque a agi comme un superstrat qui a modifié l'évolution naturelle du latin, créant les conditions nécessaires à la naissance d'une langue nouvelle : le français.
Reliques gauloises et fonds gréco-latin
Les « reliques gauloises » désignent les mots issus de la langue gauloise ayant survécu dans le latin parlé en Gaule. Ce fonds (environ 150 mots) concerne la vie rurale : la nature (bouleau, chêne) et les objets de la ferme (charrue, banne). Ils constituent la strate la plus ancienne du lexique.
Le fonds gréco-latin représente la masse principale du vocabulaire. Il se compose du latin populaire et de mots grecs passés au latin. Ces termes ont subi une évolution phonétique naturelle entre le IVe et le IXe siècle, formant le cœur du vocabulaire quotidien actuel.
Sainte Geneviève et Sainte Clotilde
Sainte Geneviève (v. 411-502) : Patronne de Paris, elle s'illustre en 451 en encourageant les Parisiens à résister face à l'invasion d'Attila. Proche de Clovis, elle participe à la lutte contre l'arianisme et lance la construction de la basilique de Saint-Denis.
Sainte Clotilde (v. 475-548) : Princesse burgonde catholique, elle joue un rôle historique déterminant dans la christianisation des Francs par son mariage avec Clovis. Sa persévérance conduit au baptême de Clovis à Reims vers 498, un acte fondateur de la monarchie française.