La relativité et les limites de la raison scientifique

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La relativité de la connaissance scientifique

La raison semble donc capable de rendre parfaitement compte du réel, en produisant un système de lois universelles unifiées. Toutefois, cette idée d'une suprématie de la raison dans la connaissance du réel va être mise à mal avec l'apparition de nouveaux modes de rationalité permettant eux aussi de rendre compte du monde. Face à ces modèles concurrents de connaissance du réel, la raison semble ne plus pouvoir prétendre à une connaissance parfaitement objective du réel.

Au XIXe siècle, le développement de géométries non euclidiennes va jouer un rôle important dans ce constat d'une pluralité de rationalités. Le système euclidien part du postulat que : « par un point extérieur à une droite on peut faire passer une unique parallèle à cette droite ». Celui-ci était donc tenu pour vrai. Pourtant, les mathématiciens Riemann et Lobatchevski, en partant de postulats inverses, vont parvenir à développer un système de géométrie lui aussi valide.

Ce que montre cette réussite, c'est que la validité d'un système déductif, c'est-à-dire établissant des théorèmes à l'aide de démonstrations rigoureuses, ne tient qu'à sa forme, indépendamment de l'évidence intuitive de ses propositions premières. Puisque l'on peut construire des géométries formellement valides en partant de bases non euclidiennes, cela signifie que les points de départ posés par Euclide n'étaient pas des vérités évidentes en elles-mêmes. Au lieu de parler d'« axiomes », on parlera plutôt de « postulats ». De cette façon, on ne se prononce pas sur leur vérité : on leur demande seulement de permettre la déduction de propositions non contradictoires. Un postulat est une proposition que l'on demande d'admettre, sans se prononcer sur sa vérité.

La remise en question de cette unicité des mathématiques bouleverse nécessairement le rapport au réel qu'a la raison : comment l'homme peut-il en rendre compte objectivement si les lois qu'il produit n'existent pas en dehors de son esprit ? Puisqu'il apparaît que la raison ne découvre dans la nature que les lois de son propre fonctionnement, il convient d'adopter face à la connaissance qu'elle rend possible une attitude plus modeste. Ainsi, il ne s'agit plus de croire que la raison explique objectivement tout le réel, c'est-à-dire tel qu'il est véritablement, mais d'indexer la valeur d'une théorie à sa capacité à expliquer les phénomènes et à les prévoir. C'est en un sens ce que soutient Pierre Duhem : si les lois de la nature sont une création de la raison humaine, toute théorie physique doit être un modèle mathématique qui permet de rendre compte des phénomènes. Et si l'on choisit une théorie plutôt qu'une autre, ce choix devra se faire en vertu de sa simplicité et de sa commodité, sans que l'on puisse jamais assurer avec certitude qu'elle nous dévoile véritablement le réel.

Les limites de la raison

La raison ne peut prétendre à l'absolu

La raison doit donc abandonner ses prétentions à saisir le réel dans toute sa complexité. Ne pouvant produire une explication scientifique unifiée du monde, elle doit donc accepter la fragmentation de ses savoirs. Gaston Bachelard montre notamment que la connaissance rencontre de nombreux obstacles épistémologiques qui ralentissent son développement.

Les obstacles épistémologiques correspondent à des représentations ayant cours au sein d'une science et qui, étant erronées, l'empêchent de se développer et de poser les bons problèmes. L'obstacle principal réside dans la tendance de la raison à rechercher des explications globalisantes. Comme le dit Gaston Bachelard, « ce besoin d'unité pose une foule de faux problèmes ». Il est un reste d'esprit préscientifique, pour lequel « l'unité est un principe toujours désiré ». La raison risque l'erreur à cause de son besoin d'unité : il faut au contraire accepter une compartimentation de l'expérience. Certaines vérités ou certains principes sont bons dans tel domaine mais ne sont pas applicables partout. La raison, dans son entreprise de connaissance, doit donc abandonner son idéal d'un savoir totalisé.

Les limites de la raison et de l'expérience

L'une des tâches de la raison, dans son travail de connaissance, doit donc consister à connaître et accepter les limites qui la caractérisent. La dernière démarche de la raison est de reconnaître qu'il y a une infinité de choses qui la dépassent. Ce que Pascal entend souligner, c'est que le raisonnement ne peut pas tout. Il y a des champs du réel qui ne peuvent pas faire l'objet de son investigation. C'est notamment le cas de ce qui relève de la croyance.

La raison doit être capable de s'imposer des limites. Selon Kant, elle doit accepter qu'elle ne peut connaître du réel que les phénomènes, c'est-à-dire les apparences sensibles dont l'enchaînement est réglé par les lois naturelles. La connaissance doit se limiter à ces phénomènes et ne pas chercher à connaître l'essence des choses. En ce sens, la connaissance se limite à ce dont on peut faire l'expérience et que la raison peut ensuite organiser grâce aux lois qui régissent son fonctionnement.

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