La Seconde République Espagnole : 1934-1936
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III. Le Biennat Noir : l'exercice du pouvoir de droite
Après leur victoire électorale, la droite de la CEDA et les centristes du Parti radical ont lancé une collaboration parlementaire et gouvernementale visant à « rectifier » le travail du gouvernement précédent et à arrêter les réformes engagées. Bien que la CEDA ait obtenu le plus grand nombre de sièges, le gouvernement est confié à Lerroux pour éviter des manifestations, car la CEDA inspire une méfiance antirépublicaine. On dit alors que la CEDA n'est pas prête à gouverner. Les décisions prises sont de nature réactionnaire :
- Amnistie pour les militaires et royalistes de la Sanjurjada.
- Contre-réforme agraire qui bloque le processus, augmente indûment l'indemnisation des propriétaires et élargit les conflits ruraux.
- Entretien économique du clergé catholique dans les zones rurales (contrairement à la Constitution).
- Ralentissement du programme pour les écoles publiques.
- Abolition du statut d'autonomie pour la Catalogne.
Le conflit avait commencé avec la Loi sur les contrats de culture (Llei de Contractes de Conreu), qui donnait aux rabassaires (locataires du secteur viticole) la possibilité d'acheter les terres qu'ils travaillaient depuis 18 ans. Le gouvernement a porté la loi devant la Cour constitutionnelle, où elle a été déclarée inconstitutionnelle.
La Révolution d'Octobre 1934
En octobre 1934, la CEDA entre au gouvernement. Cela provoque, dès le lendemain, une grève générale dans toute l'Espagne. La CEDA est qualifiée de fasciste, accusée d'essayer de mettre fin à la République par des moyens légaux, à l'instar d'Hitler. Le comité de grève est dirigé par les socialistes (Largo Caballero) et a été organisé dès février. Des sections de la CNT (mais pas toutes), ainsi que les communistes du PCE (staliniens), s'y joignent après approbation par la Troisième Internationale.
La grève est cependant mal organisée, sans coordination ni objectifs clairs. Elle a lieu à Séville, Cordoue, Valence, Saint-Sébastien, Bilbao, Palencia, León, Barcelone et Madrid, mais ne se consolide pas. Les agriculteurs sont épuisés après la grève de juin.
À Madrid, les Jeunesses socialistes échouent à saisir les centres névralgiques. À Barcelone, le mouvement réussit malgré la domination de la CNT. Le 6 octobre, Lluís Companys proclame l'État catalan au sein de la République fédérale espagnole, mais le général Batet met fin à la révolution dès le dimanche. Le statut d'autonomie est suspendu indéfiniment et Companys, ainsi que ses conseillers, sont emprisonnés.
L'insurrection des Asturies
Dans les Asturies, la grève devient une véritable révolution axée sur les mines. L'Alliance ouvrière, qui inclut les anarchistes, établit une commune (sur le modèle de Paris en 1871). Elle mobilise 20 000 travailleurs dans le secteur minier, particulièrement à Oviedo. Un ordre révolutionnaire est établi : suppression de la monnaie officielle, organisation des services d'approvisionnement, d'assainissement et de transport.
Les forces gouvernementales reprennent le contrôle rapidement. Les membres du Comité révolutionnaire sont arrêtés et la loi martiale est proclamée. La répression, coordonnée par Franco, est sévère : 1 200 morts parmi les rebelles, 450 chez les militaires et 30 000 détenus. La gauche accuse le gouvernement d'exécutions sommaires et de torture, tandis que la droite dénonce la violence révolutionnaire et les assassinats de prêtres.
La fin du Biennat Noir
Après la Révolution d'Octobre, le démantèlement des réformes s'accélère : suppression des réformes du travail (annulation des jurys mixtes), nominations antirépublicaines dans l'armée et projet de réforme constitutionnelle pour modifier la politique religieuse.
La coalition gouvernementale se brise lorsque les radicaux sont impliqués dans des scandales de corruption : l'affaire Nombela et le scandale du Straperlo (marché noir). Deux étrangers, Strauss et Perel, avaient obtenu l'autorisation d'installer une roulette à Saint-Sébastien après avoir versé des pots-de-vin à de nombreux politiciens radicaux. La majorité parlementaire s'effondre.
Le Front Populaire
Pour les nouvelles élections, la gauche se regroupe. Le 15 janvier 1936, le Front populaire est établi, réunissant les républicains de gauche, le PSOE, le PCE, le POUM et les syndicalistes. Les anarchistes, bien que ne demandant pas l'abstention, les soutiennent. Leur programme est un manifeste électoral : amnistie, réforme de la Cour constitutionnelle, continuité des réformes et restauration de l'autonomie.
La droite ne parvient pas à l'unité totale. Les élections du 16 février 1936 voient une victoire du Front populaire en nombre de sièges, malgré une marge de voix de seulement 1 %. Le centre est défait et la CEDA reste la force principale de droite.
IV. Le Front Populaire
C'est un gouvernement faible, composé uniquement de républicains de gauche, qui tente de poursuivre les réformes du premier biennat. Le mouvement syndical se radicalise (peur de la révolution) tandis que la droite se prépare (peur du coup d'État militaire).
Le 1er février, Azaña forme un gouvernement de gauche minoritaire avec le soutien des socialistes et des communistes. En mai, Azaña est élu Président de la République et confie la direction du gouvernement à Casares Quiroga, après l'échec de la candidature d'Indalecio Prieto.
Les mesures s'enchaînent : large amnistie pour les révolutionnaires de 1934, rétablissement de l'autonomie de la Catalogne (Companys est réélu président) et vote du statut basque. Le 28 juin marque le référendum sur le statut de la Galice.
La réforme agraire est remise en vigueur : entre mars et juin, 72 000 agriculteurs sont installés, principalement en Estrémadure. Des occupations de terres spontanées ont également lieu, que le gouvernement finit par régulariser.
Détérioration sociale et complot militaire
La vie sociale se dégrade. La violence n'est plus seulement dialectique mais physique : assauts contre des édifices religieux, grèves de la CNT et de l'UGT, affrontements directs entre les jeunes socialistes, les anarchistes et les membres de la Phalange espagnole (FE). Le gouvernement est débordé. Le 12 juillet, le lieutenant de la Garde d'Assaut, José del Castillo (socialiste), est assassiné à Madrid. Le 13 juillet, en représailles, des gardes d'assaut enlèvent et assassinent Calvo Sotelo, chef de file de la droite monarchiste.
Parallèlement, un complot antigouvernemental prend forme dès la victoire du Front populaire. Le gouvernement éloigne les suspects de Madrid : Franco aux Canaries, Goded aux Baléares et Mola en Navarre. Le cerveau du complot est Mola, qui contacte les carlistes et la CEDA pour obtenir un soutien financier. La Phalange rejoint le mouvement en juin. L'assassinat de Calvo Sotelo sert de déclencheur final. Mola prévoit le soulèvement pour le 18 juillet, mais la rébellion commence dès le 17 juillet au Maroc. Le gouvernement, malgré les rumeurs, ne réagit pas à temps.
« Je voulais diriger le pays avec deux instruments : la raison et les votes ; on m'a opposé des insultes et des fusils. » — Manuel Azaña.