Y a-t-il des vérités indiscutables ? Analyse philosophique

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Introduction : La quête de la vérité absolue

Dire qu’il existe des vérités « indiscutables », c’est affirmer qu’il y a certaines propositions qui ne peuvent être ni mises en doute, ni contestées, et qui s’imposeraient nécessairement à tous les esprits. La notion de « vérité » renvoie classiquement à l’adéquation entre une idée et la réalité (vérité de correspondance), ou à la cohérence interne d’un ensemble de propositions (vérité logique). Le terme « indiscutable », quant à lui, peut signifier qu’une idée est si évidente qu’aucune remise en question n’est envisageable, ou encore qu’elle est nécessaire pour penser ou agir.

Mais peut-on réellement affirmer qu’il existe des vérités si absolues, à l’abri de toute critique ou doute ? Autrement dit, toute vérité peut-elle être discutée, ou existe-t-il des vérités qui échappent à la discussion parce qu’elles sont évidentes, fondamentales ou indéniables ?

Nous chercherons donc à répondre à cette question : y a-t-il des vérités indiscutables ?
Nous verrons d’abord que certaines vérités paraissent s’imposer à la raison sans appel (I), avant de montrer que toute vérité peut, en principe, être soumise à la critique (II), pour enfin nuancer notre propos en affirmant que certaines vérités sont plus solides que d’autres, sans être pour autant absolument indiscutables (III).

I. L'évidence des vérités rationnelles et morales

Certaines vérités paraissent s’imposer si fortement qu’elles semblent indiscutables : les lois logiques, les vérités mathématiques, certaines vérités scientifiques ou morales. Toutefois, l’histoire de la pensée montre que toute vérité peut être remise en cause, que ce soit par un progrès des connaissances, un changement de paradigme, ou simplement par le doute philosophique. Il n’existe donc sans doute aucune vérité absolument indiscutable, mais certaines vérités résistent mieux que d’autres à la discussion, car elles sont nécessaires à la pensée, éprouvées par l’expérience ou partagées par la raison. C’est cette capacité à discuter, sans renoncer à la recherche de vérité, qui fonde l’attitude véritablement philosophique.

Certaines vérités semblent s’imposer avec une telle évidence à l’esprit qu’elles paraissent au-delà de toute discussion. C’est notamment le cas des vérités logiques et mathématiques. Le principe de non-contradiction, formulé par Aristote, affirme qu’« il est impossible qu’un même attribut appartienne et n’appartienne pas à un même sujet sous le même rapport ». Cette vérité logique est à la base de tout raisonnement, et semble indiscutable, car en la contestant, on l’utilise déjà. De même, des vérités mathématiques comme « 2 + 2 = 4 » semblent universelles et nécessaires : elles ne dépendent pas des faits, mais de la raison.

Les vérités scientifiques, bien qu’elles reposent sur l’expérience, apparaissent aussi comme fortement établies. Par exemple, dans des conditions normales de pression, l’eau bout à 100 °C : ce fait a été vérifié des milliers de fois. La gravitation universelle, la conservation de l’énergie, ou la transmission des gènes par l’ADN sont autant de vérités qui semblent si bien vérifiées qu’elles s’imposent dans la pratique. C’est ce que montre aussi Karl Popper : même si toute théorie scientifique reste falsifiable en principe, certaines résistent mieux à la falsification et fonctionnent avec une efficacité telle qu’on les tient pour vraies.

Enfin, certaines vérités semblent s’imposer sur le plan moral. Ainsi, dire qu’il est mal de torturer un innocent paraît relever d’une vérité universelle. Kant, par exemple, fonde la morale sur la raison, et affirme que l’on doit toujours agir de telle sorte que la maxime de notre action puisse être érigée en loi universelle.

Des principes comme la dignité humaine, la liberté ou l’égalité apparaissent comme évidents pour la conscience morale, notamment à travers les Déclarations universelles des droits de l’homme.

Ces différents exemples montrent qu’il existe bien des vérités qui paraissent évidentes, nécessaires, voire universelles. Mais est-ce suffisant pour affirmer qu’elles sont indiscutables ?

II. La remise en cause de toute certitude

L’histoire des sciences, des idées et des sociétés montre que même les vérités les plus fermement établies peuvent être remises en cause. Des idées longtemps jugées évidentes se sont révélées fausses ou incomplètes. Ainsi, les Grecs pensaient que la Terre était immobile et au centre de l’univers. Cette vérité était si indiscutée qu’elle fondait la cosmologie antique. Mais Copernic, Galilée, puis Newton ont renversé cette conception. Même les lois de Newton, longtemps considérées comme indiscutables, ont été dépassées par la relativité d’Einstein et la mécanique quantique. Cela montre bien que ce qui semble indiscutable à une époque peut être remis en cause à une autre.

Par ailleurs, la vérité est souvent relative au langage, au contexte culturel ou aux croyances. Ce que l’on tient pour vrai dans une civilisation peut être vu comme absurde dans une autre. Montaigne écrivait déjà : « Vérité au-deçà des Pyrénées, erreur au-delà. » Ce relativisme culturel met en évidence que ce que l’on tient pour vrai n’est pas toujours universel, mais souvent lié à des conventions, à une éducation ou à un cadre de pensée.

Enfin, la philosophie elle-même repose sur la remise en question de l’évidence. Descartes, dans ses Méditations métaphysiques, commence par douter de tout, même des vérités sensibles, logiques ou mathématiques. Il en arrive à ne pouvoir affirmer avec certitude que « Je pense, donc je suis », seule vérité indubitable car directement liée à l’existence du sujet pensant.

Ce doute méthodique montre que philosopher, c’est précisément interroger ce qui semble aller de soi. Même dans des œuvres de fiction comme Matrix, cette idée est mise en scène : les personnages découvrent que la réalité qu’ils croyaient vraie est en fait une illusion informatique.

Ainsi, la capacité humaine à remettre en cause toute vérité semble illimitée. Cela ne signifie pas qu’il n’existe aucune vérité, mais que la vérité est toujours exposée à la critique, et ne peut s’imposer de façon absolue.

III. Vers des vérités solides et partagées

Il faut toutefois nuancer cette radicalité. Si toute vérité peut, en théorie, être discutée, certaines résistent mieux à la critique, car elles sont fondées sur des critères solides, éprouvés dans la pratique, ou nécessaires à la pensée elle-même. Par exemple, les vérités scientifiques ne sont pas « indiscutables », mais elles sont hautement fiables parce qu’elles ont été soumises à la méthode expérimentale, à la reproductibilité, à la falsifiabilité, et à la confrontation des idées. On peut alors parler de vérités provisoires mais bien établies.

Par ailleurs, certaines vérités sont nécessaires pour que la discussion ait lieu. Le principe de non-contradiction, déjà mentionné, est un bon exemple : sans lui, toute parole perd son sens. De même, les règles logiques, la cohérence ou la volonté de vérité sont des présupposés implicites du dialogue. Ces vérités ne sont peut-être pas « indiscutables » dans l’absolu, mais les remettre en cause revient à rendre toute discussion impossible.

Enfin, une position plus pragmatique, comme celle de William James, invite à penser la vérité non comme une chose absolue, mais comme ce qui fonctionne dans l’expérience. Cela revient à considérer que certaines idées sont vraies dans la mesure où elles permettent d’agir, de prédire, de comprendre. C’est aussi ce que Nietzsche soulignait quand il disait : « Il n’y a pas de faits, seulement des interprétations. » Il ne s’agit pas de sombrer dans un relativisme total, mais de reconnaître que la vérité dépend aussi du point de vue.

Dès lors, il serait plus juste de parler de vérités solides, partagées, nécessaires à la pensée ou à la vie sociale, plutôt que de vérités totalement indiscutables.

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